IL FAUT L'APPELER PAR SON NOM

"Les jours heureux"? Alors que Macron ose reprendre à son compte le nom du programme du Conseil de la Résistance il convient de revenir sur la métaphore de la guerre abusivement utilisée dans le discours du 16 mars.

Il faut l’appeler par son nom

 

 

 

Monsieur le Président,

Vous souvenez-vous de la lettre que vous a adressée Annie Ernaux le 2 avril dernier ?

Sans avoir son talent ni sa notoriété je voudrais lui faire écho à propos de la métaphore de la guerre que vous avez utilisée dans votre discours du 16 mars. C’est toujours le moment de faire de la sémantique : vous en serez d’accord, puisque la parole politique a une fonction performative -dire, c’est faire- elle doit être exemplaire de précision et de vérité.

Mais permettez-moi d’abord de faire un détour en vous emmenant au musée d’histoire de Marseille, une ville qui connaît la peste et l’appelle par son nom. On y voit une plaque de cuivre où l’on peut lire « A l’éternelle mémoire des hommes courageux dont les noms suivent », les noms de « ceux qui se dévouèrent pour le salut des marseillais lors de la Peste de 1720 ». Des monuments seront-ils bientôt élevés en souvenir des héros de l’épidémie de 2020 ? 

Apprendre à lire et à écrire

Sur la stèle -imaginaire ou non- de 2020 devrait être gravé le nom d’une femme qui était pourtant morte pour l’état-civil depuis des années quand l’épidémie se déclara mais qui était restée vivante pour beaucoup, et dont le souvenir les inspirait : dans une petite salle du lycée Fénelon un professeur de khâgne avait appris à ses élèves à lire et à écrire. C’était Mademoiselle Guignabert. Ils admirent encore son exigence. Elle refusait toute facilité d’expression et traquait la moindre complaisance. Devant toute la classe elle reprocha un jour à un jeune homme son style de « comices agricoles ».

Par chance cette année-là les fables de La Fontaine étaient au programme, l’une des œuvres de prédilection de ce professeur exceptionnel. Ce qu’elle souhaitait transmettre à ses élèves s’y trouvait à foison. Pour paraphraser Proust, grâce à elle ils avaient appris et compris que le style est une question non de technique, mais d’éthique. En leur faisant étudier les figures de style (rejet, anaphore, métaphore, pléonasme, euphémisme etc…) Mademoiselle Guignabert leur avait appris la morale, sans oublier de sourire. Ainsi, dans « Les Animaux malades de la peste », la fable sans doute la plus souvent citée en France ces dernières semaines, elle leur expliqua le choix du rejet ainsi que sa mise en valeur :

« Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons
J'ai dévoré force moutons.
Que m'avaient-ils fait ? Nulle offense :
Même il m'est arrivé quelquefois de manger
Le Berger
. »

Elle leur montra comment dans la formulation de l’autocritique royale se lisent à la fois la malice insolente du fabuliste et l’hypocrisie du lion. Grâce à ce grand professeur c’est d’un autre œil et d’une autre oreille que ses anciens élèves regardent et écoutent tout ce qui se passe, en particulier les discours officiels.

La métaphore de la guerre

Le soir du 16 mars 2020 combien d’enfants dirent à leurs parents qui regardaient la télévision avec eux

  • Je comprends pas, il arrête pas de dire que c’est la guerre ?

Dans votre discours vous avez confié avoir consulté vos prédécesseurs avant de prendre la parole ; est-ce François Hollande dont l’anaphore de 2012, « Moi, président de la république » répétée quinze fois de suite, avait frappé les esprits, vous suggéra d’avoir recours à ce procédé rhétorique ? Toujours est-il que les enfants avaient raison, vous avez répété six fois d’un air martial relevé par de nombreux commentateurs la formule « Nous sommes en guerre. » Pourtant ce n’est pas l’anaphore en elle-même qui est contestable : du « J’accuse » de Zola au « Je suis en colère et j’ai la rage » du psychologue de Mulhouse (« Libération », 24 mars 2020) cette figure de style a servi de grandes causes.

Mais à aucun moment de votre discours vous n’avez prononcé le terme de « confinement » alors que votre allocution visait précisément à annoncer cette mesure. Et vous n’avez pas non plus appelé le mal par son nom, vous contentant du terme général de « virus ». Pourquoi ce refus ou cette incapacité de dire ce qui est tel qu’il est, donc d’assumer vos responsabilités et de considérer vos concitoyens comme des adultes ?

Ce même refus ou cette même incapacité sont aussi sensibles dans l’annonce en plusieurs fois de la durée du confinement, comme si annoncer une durée que l’on prévoyait d’emblée plus longue vous était impossible. Dans tous les cas vous auriez pu vous inspirer du conseil de Marc Bloch dans L’étrange défaite, « notre peuple mérite qu’on se fie à lui et qu’on le mette dans la confidence. »  

Monsieur le Président vous vous souvenez des deux périphrases avec lesquelles s’ouvre « Les Animaux malades de la peste »

« Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom) »

Elles retardent la nomination du mal pourtant déjà présent dans le titre de la fable et à laquelle on s’attend donc, et sont suivies d’une parenthèse moqueuse sur la réticence à nommer « la Peste », « puisqu’il faut l’appeler par son nom ». Tout ici insiste sur la difficulté de cette nomination.

Cette difficulté serait-elle une spécificité française ? La France se caractérise en effet par ce qu’on appelle l’« optimisme comparatif » puisque 52% de sa population pense être moins vulnérable que celle des autres pays. Tant que l’épidémie faisait des ravages en Chine et même plus près de nous en Italie beaucoup de français ne se sentaient pas concernés et se croyaient encore invulnérables.

Mais s’agit-il d’un refus ou d’une incapacité ? Si c’est un refus, il s’explique par la peur. Un de vos romanciers préférés, Stendhal, qui connaissait bien les quarantaines pour les avoir observées de plus ou moins près à Marseille, Paris et Civitavecchia, met en scène un premier exemple de cette peur dans les premières pages d’Armance. La mère du héros, Octave « redoutait pour lui une affection de poitrine. Mais elle pensait que si elle avait le malheur de deviner juste, nommer cette maladie cruelle ce serait hâter ses progrès ». Et le romancier donne un second exemple dans une lettre de 1832 alors que le choléra fait rage à Paris. Ici l’on passe de la sphère privée au domaine public et selon Stendhal, pour éviter que la presse ne « frictionne les imaginations », la censure devrait jouer un rôle protecteur. « Napoléon eut défendu d’imprimer le mot choléra. ». On n’imagine pas que vous ayez souhaité imiter l’empereur…

Dans « l’Express » du 17 mars le linguiste Alain Bentolila expliquait ainsi la raison pour lesquelles vous parliez de « guerre » et non pas de « confinement » : « ce qu’on ne dit pas effraie moins que ce que l’on dit ». Pourtant dire et répéter « nous sommes en guerre » peut sembler beaucoup plus terrifiant que décrire objectivement une maladie, ses risques, et les mesures à prendre pour les tenter de les éviter.  

S’il s’agit une incapacité à appeler les choses par leur nom, elle est de l’ordre de la capitulation devant l’innommable, du refus viscéral de regarder quelque chose en face. Certains d’entre nous sont incapables de regarder le visage d’Hitler ou l’explosion de la bombe atomique. D’autres ne peuvent se résoudre à regarder l’image du virus actuel ou à prononcer les syllabes de son nom.

De plus en répétant « nous sommes en guerre » au lieu de dire « nous sommes en guerre contre le covid-19 » vous ajoutiez la métaphore à l’anaphore et au non-dit. Au sens propre le 16 mars 2020 la France n’était pas en guerre. « Les nations ne s’opposaient pas à d’autres nations, les soldats à d’autres soldats » comme le fit observer un peu plus tard Frank-Walter Steinmeier, le président allemand qui s’exprime pourtant rarement, et encore plus rarement au sujet de la guerre.

« Comme la guerre »

Dans votre discours la dimension figurée restait implicite, vous ne disiez pas « l’épidémie, c’est comme la guerre. » Comment le disciple de Paul Ricoeur a-t-il pu oublier qu’il faut « toujours marquer la différence entre l’analogie et la métaphore » ?

Vous ne disiez pas « l’épidémie, c’est comme la guerre » et pourtant rien n’était plus facile à prouver en mars 2020. Dès la fin du mois les économistes constatèrent qu’une « économie de guerre » s’est mise en place. Dans la vie quotidienne ces preuves ont même précédé votre discours. Tout comme la guerre l’épidémie sert de révélateur : à l’exception des soldats actuellement engagés dans des opérations extérieures et de leur famille, la plupart des français nés après 1945 n’ont pas connu la réalité de la guerre et ont pu se demander à un moment ou un autre de leur vie comment ils réagiraient et comment réagiraient tel ou tel en période de guerre. Maintenant ils en ont une petite idée.

 

La fuite

Certains prennent la fuite. On estime l’exode de juin 40 à environ un quart de la population française de l'époque et à deux tiers de la population parisienne. De manière comparable et toute proportion gardée, quelques jours avant le discours du 16 mars et en particulier le week-end du 14 et 15 mars les gares, les aéroports et les routes de France virent un mouvement de population considérable en direction de la province et en particulier vers les régions de l’ouest encore épargnées ; la semaine suivante, le 26 mars on estimait que 17 % des franciliens, soit plus d’un million de personnes, avaient quitté la région entre le 13 et le 20 mars. « Mes patrons m’ont demandé de préparer leur villa » confiait un majordome. Rien de neuf sous le soleil : il suffit de regarder la très belle illustration de la traduction du Décaméron faite par un enlumineur de Rouen vers 1450-1475 et conservée à la BnF. A gauche de l’image et un peu en retrait, entourés par les murs de Florence, des fossoyeurs enterrent des victimes de la peste. A droite et au premier plan sept jeunes femmes et trois jeunes gens, les dix conteurs du Décaméron qui ont fui la ville, sont réunis dans un jardin merveilleux autour d’une fontaine.

Cependant, tout comme les causes de l’exode de juin 40 ainsi que ses dangers étaient différents de la fuite de mars 2020, la destination des français n’étaient sans doute pas non plus toujours la même. En 40 le plus souvent on allait dans sa famille. En 2020 combien de personnes refusèrent le risque d’accroître et d’accélérer la contamination en partant ? Et combien de familles acceptèrent d’accueillir à bras ouverts ceux qui risquaient de les contaminer ? Heureusement il y avait les résidences secondaires …

« Selon que vous serez puissant ou misérable »

La conclusion de la fable de La Fontaine est devenue un dicton qui continue de se vérifier. Très vite après votre discours du 16 mars on fit observer d’autres analogies entre la guerre et l’épidémie, l’une et l’autre ne font qu’aggraver les inégalités.

La plus inattendue fut l’inégalité entre les hommes et les femmes. En Italie selon « The Lancet » 80% des victimes furent des hommes. D’autres inégalités furent plus prévisibles. Pour aller dans sa résidence secondaire, il faut en avoir une. Pour rester chez soi, il faut avoir un chez-soi. On évalue le nombre de SDF en France en 2020 entre 150 000 et 240 000 dont environ 3500 à Paris ; les chèques-services de 7 euros par jour et par personne leur permettant d’acheter de la nourriture ou des produits de première nécessité, de santé ou d’hygiène ne concernaient que 60 000 personnes et ne furent annoncés que le 31 mars, c’est-à-dire deux semaines après la mise en place du confinement. A cette date on estimait que près d’un millier de SDF étaient contaminés. Pour produire l’attestation de déplacement dérogatoire, sésame devenu indispensable pour circuler dans les rues, il faut un ordinateur et une imprimante et savoir s’en servir. L’illectronisme en France en 2020 est estimé à 17% (58% chez les personnes de 70 ans et plus). Mais on a pensé à eux et on est prêt à leur rendre service, certains magasins restés ouverts se proposent de leur vendre l’attestation (20 centimes pièce le 24 mars dans un petit supermarché d’Ile-de-France, espérons que les acheteurs avaient une gomme et un crayon pour le faire durer plus longtemps…). Restent les deux millions de personnes illettrées ainsi que les malvoyants, comment font-ils ?

Etienne Balibar appelle cela la « vulnérabilité différentielle », Reiser nous avait prévenu il y a déjà quarante ans, « On vit une époque formidable », et jamais ses planches « Les riches…et les pauvres » n’ont été aussi vraies. On aimerait qu’il soit là pour illustrer toutes les inégalités de 2020 qui font du virus une « double peine pour les pauvres » pour reprendre la formule d’un membre du Secours Catholique le 18 mars. Inégalité des élèves et des étudiants devant la « continuité pédagogique », inégalités au travail (faute de protection adéquate les soignants, les pharmaciens, le personnel funéraire, les chauffeurs, les livreurs, les éboueurs, les caissières, les routiers, les boulangers, les gendarmes, les policiers, les agents de maintenance etc… se considèrent comme de « la chair à canon » tandis que le secteur tertiaire est protégé par le télétravail). Et surtout inégalité devant le risque de contamination et devant l’accès aux soins : le 30 mars on comptait trois fois moins de lits de réanimation en Seine Saint-Denis qu’à Paris intra-muros. Cette situation eut une conséquence implacable (bien que d’autres facteurs contribuèrent également tels que la démographie de ce département où se concentrèrent toutes les carences, l’état de santé initial de ses habitants et l’état général de son service de santé, son habitat rendant le confinement encore plus difficile et la contamination plus risquée dans la même famille, la contribution de ses habitants aux professions les plus risquées pendant l’épidémie, la difficulté de ravitaillement dû au petit nombre de grandes surfaces par rapport au nombre d’habitants) : on déplora en Seine Saint-Denis une  hausse de 63% des décès transmise par voie dématérialisée entre la troisième et la quatrième semaine de mars, soit la plus forte progression hebdomadaire du pays. « Il y a du hasard dans la guerre tandis qu’il y en a très peu dans la peste » écrivait Camus.

Pendant l’épidémie comme pendant la guerre chacun est capable du meilleur comme du pire; ici on respecte la discipline de la « distanciation sociale » sur les trottoirs, là un passant tousse et même crache ostensiblement dans la direction des autres. Les vrais amis témoignent de leur fidélité, les faux amis trahissent. Les uns s’assurent qu’une vieille dame seule a tout ce qu’il lui faut, les autres se plaignent d’avoir beaucoup à faire dans leur grand jardin à un interlocuteur confiné dans 15 m2.

Certains furent capables du meilleur. Très vite des couturières du dimanche retrouvèrent leur machine à coudre pour confectionner des masques selon les instructions des CHU, des pizzas et des repas préparés dans des food-trucks offerts au personnel de l’hôpital ou à la maison de retraite de la ville tentèrent de leur remonter le moral, la patronne d’un bar ou d’une toute petite imprimerie paya les 16% manquants pour que ses employés au chômage partiel ne soient pas pénalisés avec seulement 84% de leur salaire. Des enfants firent de beaux dessins qu’ils affichèrent à leur fenêtre ou à leur balcon pour rendre le sourire aux passants. Pour pallier les inégalités et les insuffisances systémiques, partout la solidarité, le volontariat et le bénévolat s’organisèrent. Un exemple parmi tant d’autres, ce centre de consultation ouvert fin mars dans le Finistère pour désengorger les salles d’attente des médecins et séparer les malades contaminés des autres. Il fonctionnait avec du matériel médical et informatique récupéré ou offert et beaucoup de bonne volonté.

C’est à dessein que contrairement aux commentateurs de la télévision on n’insiste pas ici sur le rite de 20 heures, les applaudissements aux soignants. Les applaudisseurs avaient-ils tous soutenu avec le même enthousiasme les revendications des personnels de l’hôpital des mois avant que ne commence l’épidémie ?

Et que dire du pire? Balzac aurait retrouvé des filles trouvant un prétexte pour ne pas aller au chevet de leur père mourant et absentes à son enterrement. Le ramage des « corbeaux » reprit de plus belle. Le marché noir aussi. Et partout des escrocs : le 16 mars le procureur de Rouen ouvrait une enquête préliminaire après une commande de 6,6 millions d’euros de masques et de gel hydroalcoolique à une société fictive basée à Singapour. Les arnaques informatiques augmentèrent en proportion de l’augmentation du temps passé en ligne, les cagnottes frauduleuses aussi. Le 24 mars dans la Sarthe et le Loir-et-Cher de faux gendarmes arborant des brassards extorquèrent des amendes de 135 euros à des personnes dépourvues d’attestations de déplacement dérogatoire. On vola des masques, du gel hydroalcoolique et le 26 mars les employés d’un hôpital privé du Val-de-Marne volèrent des respirateurs pour les revendre en ligne.

Ces chiffres, ces dates, ces statistiques ces pourcentages, vous les connaissez mieux que moi, Monsieur le Président. Mais ils doivent être inscrits et sauvés de l’oubli, et tout en les gardant en tête il faut écouter la voix du poète pour qu’ils prennent leur sens. De nouveau elle vient de Marseille cette voix si singulière, c’est celle d’Antonin Artaud : la peste, disait-il « est bienfaisante, car poussant les hommes à se voir tels qu’ils sont, elle fait tomber le masque, elle découvre le mensonge, la veulerie, la bassesse, la tartuferie ; elle secoue l’inertie asphyxiante de la matière qui gagne jusqu’aux données les plus claires des sens ; et révélant à des collectivités leur puissance sombre, leur force cachée, elle les invite à prendre en face du destin une attitude héroïque et supérieure qu’elles n’auraient jamais eue sans cela. »

C’est par cette attitude héroïque et par les héros de mars 2020 qu’il aurait d’ailleurs fallu commencer. Des volumes entiers leur seront sans doute consacrés, mais ils ne sauraient être écrits que de l’intérieur des hôpitaux, des cabinets médicaux, des EHPADS etc…où leur tâche ne leur laissent guère le temps de témoigner sur-le-champ ou de prendre des notes pour plus tard. On se contentera donc de relayer un seul cri, celui du psychologue de Mulhouse dans l’article de « Libération » du 24 mars déjà mentionné.

Matigot et Vanoteaux

Comme vous aimez l’histoire autant que la poésie Monsieur le Président, vous serez sensible à cette dernière analogie entre la guerre et l’épidémie, elles font des morts en grand nombre et le même sort leur est réservé. Dans La Comédie de Charleroi Drieu La Rochelle remarquait la rapidité avec laquelle les morts d’août 14 devinrent anonymes ; il prit soin de nommer le premier tué près de lui, Matigot, « garçon boucher, mauvais coucheur, joli cœur », bientôt rejoint par « cinq cents Matigot (…) bien fauchés, bien étalés, en pantalon rouge, avec leur baïonnette », puis des milliers, des millions d’autres Matigot. Cette rapidité avec laquelle se propage la banalisation de l’anonymat peut aussi être constatée en mars 2020.

Le Matigot de l’épidémie s’appelait Vanoteaux. Dominique Vanoteaux enseignait la technologie au collège Jean-de-La -Fontaine de Crépy-en-Valois, il est mort le 25 février à l’âge de 60 ans. Comme on connut le nom du médecin chinois lanceur d’alerte qui avait mis en garde les autorités le 30 décembre 2019 et mort le 7 février 2020, Li Wenliang, on connut le nom du premier médecin à mourir de l’épidémie en France, l’urgentiste Jean-Jacques Razafindranazy, retraité de 68 ans qui avait repris du service à l’hôpital de Compiègne. Puis on connut le nom de la première caissière victime du virus, Aïcha Issadouine, morte le 27 mars à l’âge de 52 ans dont 30 à travailler dans le même hypermarché. Le 29 mars, comme dans une dernière tentative pour lutter contre un anonymat devenu inévitable, le journal télévisé de France 2 montrait la photographie de certaines victimes, les nommait, et donnait deux mots de biographie.

On se souvient de l’initiative du journal « Le Monde » qui avait publié un Mémorial en souvenir des 130 victimes des attentats du 13 novembre 2015 ; quand leur famille avait donné son accord leur portrait apparaissait dans le quotidien. Etant donné le bilan final de l’épidémie de 2020 peut-on imaginer qu’un tel geste soit de nouveau possible ? Ou bien inscrira-t-on un jour ces noms (si on parvient à les rassembler) sur un monument érigé en souvenir des victimes ? En attendant, le 10 avril un homme dont la femme avait été tuée par le virus lançait une pétition contre l’oubli : « Mon combat est, dans un premier temps, la création d’un collectif départemental afin que soit honorée la mémoire des victimes du covid-19 ». Si chaque village et chaque ville de France a son monument aux morts, où s’inscrivent les noms des 240 000 morts de la grippe espagnole ? C’est là que la guerre se distingue de l’épidémie. Mourir en guerre et mourir de maladie n’appelle pas le même hommage.

 Pourtant dans la mort la guerre et l’épidémie se rejoignent encore. Dans un cas comme dans l’autre on ne sait que faire des cadavres, ni comment pleurer les morts. Il faudrait y consacrer une étude spécifique dans laquelle on relèverait une analogie de plus : comme un soldat meurt à la dernière heure du dernier jour d’une guerre, quelqu’un mourra de la même manière tout à la fin de l’épidémie, et étrangement sa mort semblera encore plus poignante que les autres.

Les dangers de la métaphore

Mais revenons à la métaphore et à ses dangers. Quelles que soient ses causes, le recours à la métaphore guerrière et à son champ sémantique (la bataille, l’ennemi, le front, la première ligne, les armes, les sentinelles etc…) est d’autant plus dangereux qu’ils exercent un certain ascendant, sauf sur les pacifistes.

Dans l’entretien que vous avez eu avec François Hollande avant de prononcer votre discours du 16 mars votre prédécesseur vous a-t-il parlé du « plus beau jour de sa carrière politique », ce 2 février 2013 au Mali, ou de son discours au Congrès après les attentats de novembre 2015 dans lequel il avait déclaré « La France est en guerre. » ? A-t-il attisé chez vous le désir de devenir à son tour chef de guerre ? Ceux qui restent sceptiques sur la capacité de François Hollande à faire des émules dans le domaine militaire peuvent aussi penser à votre grande admiration pour Clémenceau. Selon un article du « Monde » du 29 mars, il ferait partie de votre panthéon personnel, votre appel à la mobilisation viendrait de là. Et sans doute aussi est-ce Clémenceau qui vous a donné l’espoir de réunir une nouvelle « Union Sacrée » autour de vous. Espoir aussitôt combattu par la CGT avec le slogan « Union sacrée avec le MEDEF et Macron, non ! », par un groupe d’économistes de l’université Paris-Nord qui publièrent le 19 mars un article pour dénoncer l’union sacrée comme « un danger pour la démocratie », enfin par un article du 23 mars dans « Le  Monde » la considérant comme une « fiction politique ».

Vous n’êtes pas le seul à avoir cédé à cette tentation guerrière : le même phénomène d’identification d’un président ou d’un premier ministre avec d’illustres figures de l’histoire peut d’ailleurs s’observer au même moment en Grande -Bretagne et aux Etats-Unis. Le 19 mars un article du « Guardian » refusait l’invocation à l « l’esprit du Blitz » avec sa propagande et reprochait à Boris Johnson de se prendre pour Winston Churchill. Le 4 avril dans le même journal c’était « l’esprit de Dunkerque » invoqué par Greg Clark, le chef du Conseil Scientifique, qui était tourné en dérision, ainsi que de nouveau l’obsession de Boris Johnson pour Winston Churchill.

Symétriquement le 24 mars voici comment CNN répondait à la question « Pourquoi Trump veut-il être considéré comme un « chef de guerre? » :

« Alors que la crise s’aggrave la rhétorique de Trump assimilant la pandémie à la guerre est devenue plus explicite. « Nous sommes en guerre, nous sommes littéralement en guerre, et nous nous battons contre un ennemi invisible », a-t-il déclaré en guise d’introduction à son intervention de dimanche. Ces déclarations de Trump résonnaient même comme une lointaine paraphrase de la formule d’Abraham Lincoln décrivant la guerre de Sécession comme « l’épreuve d’une fournaise ardente » quand il déclara : « Notre nation est confrontée à une grande épreuve et nous prouverons que nous sommes capables de la surmonter. » Dans les jours qui suivirent la métaphore s’élargit à d’autres guerres et des références à Pearl Harbour ou à la guerre du Vietnam se multiplièrent dans les interventions des dirigeants américains.  

En mars 2020 Trump souhaitait donc devenir un nouveau Lincoln, Boris Johnson un nouveau Churchill, vous-même un nouveau Clémenceau. Vous osiez la métaphore de la guerre parce que ni vous ni la majorité de votre population n’ont connu la réalité de la guerre. Imagine-t-on le général de Gaulle parler ainsi dans un de ses discours des années 60 quand beaucoup de français témoins de la seconde guerre mondiale étaient encore vivants, actifs, lucides, et capables de lui répondre, alors qu’ils se font de plus en plus rares en 2020 ?

Contrairement à Trump, Boris Johnson ou à vous, la reine Elisabeth II n’a pas besoin de se référer à une autre figure historique qu’elle-même : le seul chef d’état actuel qui avait déjà une place importante dans son pays lors de la seconde guerre mondiale et qui a eu l’expérience de la guerre sur son propre sol, a fait dans son discours du 5 avril 2020 non pas le choix de l’offensive mais celui de la compassion : lorsqu’elle évoqua 1940 ce fut pour évoquer sa toute première intervention radiophonique enregistrée elle aussi à Windsor ; avec sa sœur elle s’était adressée « à des enfants qui avaient été évacués de leur domicile ». Quant à la promesse qu’elle adressa à ses compatriotes elle ne venait pas d’une harangue belliqueuse mais d’une chanson populaire de Vera Lynn, « We will meet again. »

A chaque fois que la métaphore guerrière est utilisée cet emploi s’accompagne de mises en garde sur les risques de son utilisation abusive et de sa banalisation. Mais il semblerait que ces risques pèsent moins que la dramatisation obtenue. Le 19 mars en Australie le journal « Quillette » rappelait son hostilité à cette métaphore sauf face à l’épidémie :

« Je suis hostile aux métaphores guerrières dans la plupart des cas comme la guerre contre la drogue, l’addiction, le cancer, et le changement climatique. Mais dans ce cas la métaphore de la guerre est appropriée parce qu’elle attire notre attention de manière spectaculaire, nous pousse à agir d’urgence et nous aide à transcender notre égoïsme naturel pour nous mettre au service des intérêts collectifs de l’humanité. »

 L’effet de dramatisation de la métaphore lui donne un pouvoir auquel certains ne résistent pas, c’est pourquoi on y recourt en politique, contre le terrorisme et bien sûr au sujet de la maladie.

En politique cette métaphore n’est l’apanage d’aucun parti. On la retrouve par exemple au Rassemblement National. La linguiste Elena Battaglia qui a étudié les discours de ce parti aux élections européennes de mai 2019 a montré comment la métaphore permet de « (ne pas) dire en disant autre chose » et de « détourner le débat électoral du vrai enjeu de la campagne ». Et on la retrouve aussi au parti socialiste comme l’a indiqué Pascal Riché : en janvier 2017 Jean-Christophe Cambadélis utilisait des « métaphores à l’eau de Vichy », le glaive et le bouclier, « la métaphore favorite des pétainistes qui, pendant l’Occupation et même au sortir de la guerre, tentaient de justifier leur position collaborationniste en imaginant une alliance tacite entre un De Gaulle-glaive se préparant à Londres à frapper les Allemands et un Pétain-bouclier protégeant la France. »

Cette métaphore est également fréquemment utilisée contre le terrorisme, par exemple aux Etats-Unis après le 11 septembre quand George Bush déclara la GWOT, Global War on Terrorism. Selon les analyses de Jean-Baptiste Jeangrène Vilmer, directeur de l’Institut de Recherche de l’Ecole Militaire c’est pourtant un « non-sens sémantique » puisque « le terrorisme est un moyen », parler de « guerre » dans ce cas « relève de la communication politique ». La démystification de la métaphore guerrière dans ce contexte vint d’un camp où on ne l’attendait pas forcément, le Monty Python Terry Jones: pour lui, il est absurde de « faire la guerre à un substantif abstrait (« terror ») Comment saura-t-on qu’on a gagné ? Quand le terme en question aura été supprimé du dictionnaire peut-être ? » Sur le site lmsi (« Les mots sont importants ») le 22 janvier 2020 un article rendait hommage à Terry Jones en reprenant une formule utilisée dans la présentation de War on the War on Terror: « « la première victime de la guerre, c’est la grammaire ». Faisant de Terry Jones un héritier naturel de Swift, les auteurs citaient L’Art du mensonge politique, « une abondance de mensonges politiques est une marque certaine de la liberté anglaise ». Il suffirait de remplacer « la liberté anglaise » par « le libéralisme français » pour passer de 1733 à 2020.

Enfin la métaphore guerrière est abondamment utilisée enfin dans le domaine médical, ce qui explique la facilité avec laquelle elle fut choisie pour désigner l’épidémie de 2020. En écoutant votre discours du 16 mars combien de spectateurs, de manière plus ou moins consciente, pensèrent au film de Valérie Donzelli sur le cancer de son fils « La guerre est déclarée » ? Pourtant dans ce domaine aussi son usage n’a cessé d’être analysé, dénoncé et démystifié.

Alors qu’en 1971 Richard Nixon avait annoncé le National Cancer Act avec le slogan « guerre au cancer », dès 1979 dans La Maladie comme métaphore Susan Sontag étudiait la représentation métaphorique de la tuberculose puis du cancer (avant d’étudier celle du Sida dix ans plus tard). Elle expliquait l’effet culpabilisateur de la métaphore, l’utilisation par le pouvoir du déni, et en retraçait l’histoire qui remontait aux années 1880 où les bactéries étaient décrites en termes d’invasion. Cette histoire également est analysée en détail par Iliana Lõwy dans Les Métaphores de l’immunologie : guerre et paix 

Ces images persistent et font partie des banalités d’usage : le 8 avril 2020 alors que le premier ministre Boris Johnson, testé positif, était hospitalisé en soins intensifs, son intérim à la tête du gouvernement déclarait « il s’en tirera, c’est un battant » (« Boris is a fighter »).   Pourtant leur nocivité n’a cessé d’être mise en évidence. En voici quelques exemples : en septembre 2016 un article du « Monde » s’opposait à la métaphore de la guerre parce qu’elle échoue « à rendre compte de la relation thérapeutique ».  Le patient « n’est ni un soldat ni un héros », il a besoin de s’approprier sa maladie autrement que « sous l’unique figure de l’ennemi. » En octobre 2018 au Canada un article du « Devoir » posait cette question : si l’on dit à une personne souffrant d’un cancer qu’elle est une « guerrière » ou une « gagnante », elle est en droit de se demander « la personne qui meurt, c’est quoi, une perdante ? » De même en août 2019 le « Guardian » mettait en garde contre sa nocivité : « War metaphor on cancer may do harm research shows». Il reprenait une étude de Norbert Schwartz en Caroline du Sud : sur un échantillon de 1000 personnes en bonne santé lisant des témoignages sur des patients atteints du cancer une majorité a estimé que le traitement avait moins de chance de réussir si la métaphore de la guerre était utilisée. Elle a un « effet culpabilisant » sur les patients comme si les patients victimes d’un cancer ne s’étaient pas assez « battu ».

En toute logique les mêmes arguments contre la métaphore réapparaissent en mars 2020. Voici ceux de Claire Marin le 24 mars : 

« A mon sens, il ne s’agit pas d’une guerre, parce qu’il n’y a pas d’ennemi. Nous sommes face à un phénomène qui s’inscrit dans la loi du vivant, laquelle se manifeste à la fois au travers de processus de création et de destruction. La maladie fait partie de la vie au sens biologique, comme la dégénérescence et la mort. Il n’y a pas d’ennemi quand il n’y a ni intelligence humaine ni intention de nuire. Il s’agit d’un phénomène biologique qui nous menace et nous met à l’épreuve, mais ce n’est pas une guerre. Penser les maladies sur le modèle de la guerre, ce qui est courant, c’est se méprendre sur l’essence du vivant. Je ne suis pas sûre que cela aide ni à se la représenter ni à en comprendre le fonctionnement. D’autant plus qu’ici il s’agit non pas d’aller au contact, mais bien plutôt de l’esquiver comme un boxeur agile, qui refuserait de rendre les coups. Pour le moment, nous ne sommes pas en mesure de la détruire, ni par un traitement, ni par un vaccin, mais simplement d’essayer autant que possible de freiner sa propagation affolante. C’est très différent. Ce qui s’apparente à une guerre, c’est ce que vivent les soignants, puisque les hôpitaux se transforment en un champ de bataille. Et ce n’est presque plus métaphorique malheureusement. »

Le même jour Eloi Laurent refusait lui aussi la métaphore en ces termes : « Le registre lexical de la guerre est inutile et dangereux tant il est vrai qu’on fait la guerre contre quelqu’un et non pas contre quelque chose. » De même dans « L’Obs » du 27 mars Rony Brauman vous répondait en ces termes : « La métaphore de la guerre sert à disqualifier tout débat ». L’ancien président de Médecins sans frontières, dénonçait lui aussi votre rhétorique martiale: « Qualifier les soignants de « héros », c’est gommer les raisons de la crise sanitaire. » La sémiologue Laure Bretton renchérissait dans « Libération » le 30 mars en considérant que la métaphore « exonère le pouvoir de ses responsabilités. »

On mesure à quel point l’ascendant de la métaphore guerrière doit être puissant pour qu’on ose encore y avoir recours en 2020 alors que toutes les critiques émises au mois de mars et dont on vient de citer certaines l’avaient déjà été dès novembre 2015 comme on le voit par exemple dans un article très complet d’Aude Lorriaux dans « Slate », « Peut-on vraiment parler de « guerre » après la série d’attentats en France » ? A cette question elle répondait d’une phrase qui peut être reprise telle quelle en mars 2020 : « Parler de guerre n’est qu’une métaphore qui se fait passer pour la vérité. »  

Il suffirait pourtant d’oser appeler les choses par leur nom : comme le faisait observer candidement la journaliste américaine Xeni Jardin qui souffre elle-même d’un cancer, « la guerre, c’est la guerre ; le cancer, c’est le cancer. » On pourrait ajouter « le covid-19, c’est le covid-19 ». Ce dernier truisme est d’autant plus important que le 23 mars 2020 Christian Estrosi -qui avait lui aussi été contaminé - déclarait « la guerre, c’est la guerre » avec un autre sens, celui de « à la guerre comme à la guerre ! » pour justifier sa décision d’avoir passé commande de chloroquine à Sanofi pour la région Provence-Alpes-Côte d’Azur et sa décision d’en prendre lui-même pour se soigner.

Qu’arriva-t-il ensuite ?

Outre les objections que l’on vient d’examiner on pourrait identifier quatre autres réactions à votre métaphore guerrière : subversion, adhésion, volonté de nuancer, effet boomerang.

La subversion par la culture populaire 

En attendant que le discours politique et les médias renoncent définitivement à la métaphore guerrière, la culture populaire imagina des solutions ingénieuses pour la subvertir. En voici deux exemples.

Le premier nous ramène à Marseille, décor du feuilleton « Plus belle la vie ». Faites-vous partie de son public d’habitués, Monsieur le Président ? Si ce n’est pas le cas, ce qui serait dommage tant on peut y apprendre, pourriez-vous tenter un instant de mettre de côté vos préventions éventuelles pour découvrir le véritable service public rendu par ce feuilleton depuis le début de l’épidémie ?

Alors qu’avec la métaphore la confusion entre fiction et réalité est toujours possible et parfois instrumentalisée, un lecteur des Fables de La Fontaine sait bien qu’il ne vit plus « du temps que les bêtes parlaient ». De la même manière les réalisateurs de « Plus belle la vie » eurent recours à plusieurs stratégies pour différencier clairement la réalité de la fiction dans l’esprit des téléspectateurs. La plus directe fut la diffusion quotidienne de clips face caméra juste avant le feuilleton. Dans l’un d’eux l’un des personnages déclarait « Bonjour, aujourd’hui il y a ce qui se passe dans la fiction et puis il y a la réalité », avant qu’un autre ne rappelle les mesures sanitaires à respecter. Dans un autre clip un groupe de personnages s’adressait aussi aux spectateurs : « Les vrais héros ce n’est pas nous, les vrais héros avancent masqués. Ils se battent au quotidien pour nous rendre la vie plus belle. Alors merci. Préservons nos héros, restons chez nous. »

Cette distinction entre fiction et réalité se retrouva dans l’intrigue : l’un des lieux où se déroule l’action étant l’hôpital de « Marseille-Est » les réalisateurs choisirent d’y adoucir, d’y détourner et d’y transposer la réalité ; si une épidémie se déclare à l’hôpital et si une quarantaine est mise en place, très vite on découvre que la maladie est une peste pulmonaire pour laquelle existe un vaccin. La fiction du feuilleton ne reflète donc pas la réalité quotidienne oppressante et douloureuse que vivent les spectateurs et dont ils ont besoin de s’évader.

Par ailleurs à intervalles réguliers sont diffusés des fictions plus longues que l’épisode quotidien. Dans celle du 24 mars les réalisateurs mirent en scène une mise en abyme : d’une part quatre adultes et un enfant participent à un jeu de rôle grandeur nature, de l’autre une « vraie » prise d’otages a lieu. Comme les deux actions se déroulent simultanément dans le même décor petit à petit les participants du jeu de rôle comprennent que les coups de feu entendus et le mort retrouvé sont « vrais ». Et cette prise de conscience se fait en plusieurs étapes, d’abord par les adultes puis par l’enfant, ce qui permet aux différentes générations de spectateurs de prendre eux aussi conscience de la différence entre le jeu de rôle grandeur nature où les « morts » se relèvent à la fin et la prise d’otages dans la « vraie vie » où ils restent à terre, « une vraie scène de guerre » déclarent les policiers arrivés sur les lieux dans une formule particulièrement riche de sens et assumant toute son ambiguïté. Une réplique passe alors sans peine de la fiction à la réalité, « ceux qui s’en sortiront connaîtront leur cœur en seront transformés. » Chemin faisant, des valeurs indispensables pour faire face à l’épidémie et au confinement sont donc incarnées par les héros de la prise d’otages : la solidarité, le sang-froid, le courage, la capacité de se surpasser et de faire preuve de gratitude… Et quand les otages libérés se mettent à chanter en chœur, le pouvoir fédérateur et cathartique de leur chant ne peut que toucher le spectateur, comme il l’a été au journal télévisé en entendant chanter les italiens des villes décimées par l’épidémie.

Le second exemple vient d’une ce ces nombreuses blagues qui circulent depuis le début du confinement. Vous savez, Monsieur le Président, qu’on appelait « anekdots » les plaisanteries permettant aux soviétiques de tourner en dérision leur régime et les difficultés de leur vie quotidienne. Au début de mars 2020 l’une d’entre elles eut un succès particulier. Elle détournait « L’Adoubement », un tableau de Leighton représentant un chevalier du Moyen-Age agenouillé devant sa dame. Dans l’anekdot partagée sur les réseaux sociaux elle lui tenait à peu près ce langage :

« tu es courageux…

vas et ramène-moy des pâtes, du riz, de la farine

(pas de sarrazin), de l’huile, des rouleaux de

parchemin d’aisance, des bougies, des épices

et un tonneau de muscadet

 

et le tout en grand nombre…

 

n’oublie pas tes gants et ton masque en cotte de maille…

et ton parchemin d’attestation…

et respecte la distance barrière de

39,37 pouces avec les manants

et le marchand…

que Dieu te préserve »

 

Ou comment les « déplacements pour effectuer des achats de première nécessité dans des établissements autorisés (liste sur gouvernement.fr) » étaient devenus une nouvelle croisade, et comment les objets transitionnels, véritable obsession nationale (le masque, les gants), s’inscrivirent tout naturellement dans l’équipement du chevalier. Il ne lui manquait que le gel hydroalcoolique puisque grâce à Photoshop l’attestation de déplacement dérogatoire était posée, roulée comme un parchemin aux pieds de la dame …

 

L’adhésion

Elle prit son origine dans des camps multiples et variés et consista surtout à reprendre votre métaphore à son compte pour continuer de la filer d’une manière plus ou moins consciente. « Mes enfants sont au front ! » répétait sans cesse une mère dont les enfants étaient médecins et qui lui inspiraient à la fois fierté et inquiétude. Vente en ligne des grands magasins, opérateurs téléphoniques, assurances, musées, radios, chaînes de télévision, tous étaient « mobilisés ». Les « war-rooms » des entreprises tournaient à plein régime. Dans le même registre le 21 mars l’Agence Régionale de Santé d’Ile-de-France appelait des « renforts », le 22 mars le Premier Secrétaire du PS exigeait une « économie de guerre » pour « réquisitionner » ainsi que la création d’un « conseil national de lutte » (au nom calqué sur celui du Conseil National de la Résistance »), le 24 mars on souhaitait que les EHPADS deviennent des « forteresses », le 26 mars on donnait aux soignants le beau nom de « hussards noirs de la république ». Les journalistes ressassèrent les formules de première, deuxième et même troisième ligne, le ministre de l’agriculture lançait un appel à une « armée de l’ombre ».

Parfois cette adhésion s’accompagnait de naïves illusions et sonnait comme un vœu pieux. Ainsi dans « L’Express » du 22 mars une interne se dévouant dans un hôpital parisien déclarait « C’est la vraie IIIème guerre mondiale » avant d’ajouter « pour la première fois dans l’histoire, la guerre nous voit tous amis. » Sans doute a-t-elle déchanté dès les premiers jours d’avril quand éclata une autre guerre, la guerre des masques durant laquelle la France réquisitionna des masques destinés par la Suède à l’Italie et à l’Espagne et les acheteurs des Etats-Unis surenchérissaient sur le tarmac des aéroports chinois avant le décollage des avions.  

La volonté de nuancer

Elle survint à la fois à l’extérieur de l’exécutif et à l’intérieur. Le 19 mars une dirigeante de l’OMS déclara qu’il valait mieux parler de « guérilla » que de « guerre ». Une autre nuance apparut le 24 mars quand une chroniqueuse du « Monde » fit observer que « le combat contre l’épidémie » ressemblait « davantage à la drôle de guerre qu’à la grande » en rappelant l’exode et les margoulins.

Quant à vous, Monsieur le Président, dans votre intervention du 25 mars vous ne renonciez pas à la métaphore guerrière mais vous ajustiez le tir, si j’ose dire. Le décor choisi pour votre allocution (une tente de l’hôpital de campagne dressé quelques jours plus tôt par l’armée à Mulhouse), et le vocabulaire utilisé (« une guerre contre un ennemi invisible », se « mobiliser », « mobilisation », « combattre », « se battre », « en première ligne ») confirmaient le ton martial de la semaine précédente. Mais une nouvelle anaphore, la « mobilisation » (répété dix fois en quelques minutes) remplaçait celle de la guerre (répété seulement quatre fois).

Vous n’avez pas renié votre métaphore du 16 mars « nous sommes en guerre » la reprenant une fois mais vous l’avez clairement remplacée par la « mobilisation ». Ce second terme avait l’avantage d’être pro-actif, et il était renforcé par le champ sémantique moins exclusivement militaire de « l’engagement ». Mais surtout la « mobilisation » vous permettait de parler à la fois au propre et au figuré. La guerre n’était plus seulement d’ordre métaphorique comme le 16 mars puisque désormais l’armée intervenait sur le terrain. En effet on put noter non seulement votre choix du décor mais aussi la grande insistance accordée à l’armée et à ses opérations, comme pour ajouter dans ce discours le domaine de la réalité au domaine métaphorique. Voici quelle était la « mobilisation » de l’armée telle qu’elle vous l’avez présentée : hôpital de campagne de Mulhouse, mobilisation de cinq hôpitaux d'instruction des armées, transport sanitaire de l’opération Morphée de l'armée de l'air, porte-hélicoptères amphibies Tonnerre, Mistral et Dixmude, annonce de l’opération Résilience. Le 30 mars ces mesures furent complétées par la mission du général Lizurey « chargé d’évaluer l’organisation inter-ministérielle de la gestion de crise » (tout comme le général Georgelin avait « détaillé son plan de bataille » pour sauver Notre-Dame).

En fait, contrairement à ce qui se passait en Espagne où partout l’armée intervint « pour transporter les morts, bâtir des hôpitaux de campagne ou désinfecter des bâtiments », en France ce passage du plan métaphorique à la réalité sembla surtout avoir été un effet d’annonce et une opération de communication. Dès le lendemain « Le Monde » qui avait déjà affirmé que l’armée n’était « plus conçue pour une opération nationale de secours » la replaçait de nouveau à sa juste place en rappelant les contours encore flous de son intervention possible, son rôle marginalisé par la réduction de ses effectifs et de son équipement ainsi que par la priorité accordée à ses missions extérieures, et enfin son manque de préparation à une attaque bactériologique.

Dans ce contexte la journaliste Nathalie Guibert, spécialiste des questions de défense faisait même part de la « gêne » de certains militaires devant la communication que vous aviez choisie, ils « auraient préféré plus de modestie » indiquait-elle. Certaines voix s’élevèrent pour déplorer la fermeture du Val-de-Grâce à un moment où le manque de lits de réanimation à Paris obligea d’organiser des TGV médicalisés pour transférer les patients en province vers des hôpitaux moins surchargés. D’autres regrettèrent que le 23 mars 300 stagiaires retournèrent aux écoles militaires de Saumur avec le risque de contamination qu’un tel mouvement pouvait poser. C’est dans ce contexte que le 9 avril on apprenait la contamination à bord du porte-avions Charles de Gaulle.

Les difficultés d’une véritable mobilisation de l’armée non pas dans une guerre mais dans ce que le premier ministre appelait le plus souvent une « crise sanitaire » fut vite perçue par vos experts en communication. « Le vocabulaire guerrier peut s’user très vite, met en garde Gaspard Gantzer. Les gens voient bien qu’il ne s’agit pas d’une guerre au sens classique. » « C’est une sémantique qui met immédiatement dans une position de chef de guerre. Cela provoque un choc utile et nécessaire. Mais, comme dans une guerre, il faut ensuite donner une perspective sur les batailles et la victoire à venir », abonde Clément Léonarduzzi (« Le Monde » du 29 mars).

La solution ? Si le réel fait défaut pourquoi ne pas retourner au plan symbolique ? « On pourrait imaginer que la Patrouille de France passe au-dessus de l’Arc de triomphe comme la patrouille italienne est passée au-dessus de la Péninsule au son de Pavarotti. Ou annoncer dès maintenant que des soignants de l’AP-HP défileront sur les Champs-Elysées le 14 juillet ».

 

L’effet boomerang

 

Mais le moment venu les soignants accepteront-ils de défiler et que les français approuveront-ils cette invitation ? Rien n’est moins sûr parce qu’il y eut un véritable effet boomerang de la métaphore guerrière. Vous avez certainement lu, Monsieur le Président, le message qu’une infirmière vous a adressé le 3 avril dans le « Huffington Post » :

 

« Monsieur le Président, arrêtez vos discours de remerciements, c’est indécent. Quelle haute estime devez-vous avoir de vous-même pour imaginer une seule seconde qu’un simple merci de votre part suffira à nous faire oublier vos carences, ainsi que les gaz lacrymogènes dont vous nous aspergiez il n’y a pas si longtemps encore.

Arrêtez de nous promettre du matériel qu’on ne voit pas arriver.

Arrêtez de nous qualifier de héros. Un héros se sacrifie pour une cause. Je ne veux pas me sacrifier: en tout état de cause, c’est VOUS qui me sacrifiez.

Arrêtez de parler des soignants comme de bons petits soldats.

Les soldats ont des armes. Nous, on a des sacs-poubelle. »

 Voici d’autres exemples de cet effet boomerang. Même si le premier est discutable et a été réfuté parce que les chiffres qu’il présentait sont erronés son principe n’en est pas moins révélateur. Le 26 mars « Le Monde » reproduisit pour le démentir un tract très populaire sur les réseaux sociaux où l’on pouvait lire :

 

                                nous

                              sommes

                             en guerre

 

LE BUDGET POUR                                  LE BUDGET POUR

TUER                                                         SAUVER

DES VIES                                                  DES VIES

46.1                                                             1.1

- MILLIARDS-                                           - MILLIARDS-

POUR LA DEFENSE                                 POUR LA SANTE

 

 

En réalité rectifiait « Le Monde » la branche maladie de la Sécurité Sociale a un budget annuel de 222.3 milliards annuels, il est donc quatre fois supérieur au budget des armées.

Le même jour dans le même journal on pouvait lire un éditorial dont le titre « Applaudir les soignants mais aussi les armer » reprenait la métaphore guerrière pour la retourner contre vous. Plusieurs voix lui firent écho, comme celle d’Annie Ernaux que j’ai déjà mentionnée :

« Les armes, puisque vous tenez à ce lexique guerrier, ce sont les lits d’hôpital, les respirateurs, les masques et les tests, c’est le nombre de médecins, de scientifiques, d’infirmières et d’aides-soignants, c’est la recherche médicale. Or, depuis que vous dirigez la France, vous êtes resté sourd aux cris d’alarme du monde de la santé qui depuis des mois réclamait des moyens ». Trois jours plus tard on entendit un médecin déclarant de manière particulièrement poignante sur BFMTV « nous sommes des soldats sans armes ».

Dans ces conditions comment pourrait-on être tenté de vous associer avec la figure de Clémenceau ? « Le président de la République, s’il veut aller jusqu’au bout de la métaphore guerrière qu’il a choisie, ne doit pas se contenter de paraphraser Clemenceau. Il doit armer les fantassins qui montent à l’assaut, protéger les civils et mobiliser l’appareil productif, s’il prétend être comparé un jour au « Père la victoire ». » Clémenceau ou Pétain? C’est en citant le second que le 28 mars « Le Monde » analysait l’insatisfaction des français à l’égard de l’exécutif : « En temps de guerre, le moral des populations civiles compte autant, si ce n’est plus, que celui des troupes envoyées au front. Mais il ne suffit pas de répéter « Courage, on les aura ! », comme le général Pétain à Verdun, pour le maintenir au beau fixe. « On les aura, mais quand ? », lui répondaient les Français restés à l’arrière. »

Le même jour un autre article renchérissait avec une autre référence guerrière, « rally-round-the-flag », chant de la Guerre de Sécession puis chant de la campagne présidentielle de Lincoln en 1864, pour présenter les résultats d’un sondage selon lequel 86 % des sondés jugeait « les mesures prises par l’Etat pour protéger la santé des citoyens insuffisantes, voire très insuffisantes » : « la période ne ressemble pas aux précédentes crises internationales où les premiers jours alimentent en général un effet dit de « rally-round-the-flag ». Ce principe de ralliement ou d’unité autour du chef implique une irréprochabilité dans la conduite des affaires et une adhésion totale à des mesures qui doivent être perçues comme cohérentes et justes. » Les mêmes causes produisant les mêmes effet le boomerang eut aussi lieu aux Etats-Unis. Dans le « Washington Post » du 29 mars on pouvait lire : « Le président Trump échoue dans son rôle de chef de guerre. Il se décrit comme en ces termes mais les actes ne suivent pas. (…) Ce comportement offre un vif contraste avec les qualités de chef dont fit preuve Franklin D. Roosevelt pendant la guerre qui reposait sur la garantie de fournir à ses troupes l’équipement nécessaire pour gagner la guerre et sur une aptitude à se mettre au même niveau que les autres américains pour qu’ils comprennent parfaitement les sacrifices nécessaires afin de vaincre un ennemi aussi déterminé. »

 

Monsieur le Président, parmi les conseils que vous avez donnés à vos compatriotes dans votre discours du 16 mars figurait celui-ci : « Lisez, retrouvez aussi ce sens de l'essentiel. Je pense que c'est important dans les moments que nous vivons. » 

On était un peu interloqué : il nous dit qu’on est en guerre et il nous conseille de lire ? Mais malgré tout on avait presque envie de vous demander quels livres vous pouviez nous indiquer…

Vous savez peut-être que dès la fin du mois de février en Italie on s’arrachait les traductions de La Peste (comme on achetait un exemplaire de Paris est une fête après les attentats du Bataclan), sans toutefois parvenir à lire ce roman, la fiction était trop proche de la réalité. En France a-t-on essayé de lire ou de relire Le Comte de Monte-Cristo pour y apprendre les trois étapes devenues essentielles à notre dignité, survivre à l’enfermement, s’évader et enfin se faire justice ?

Pascale McGarry

(avec mes remerciements à Agnès, Annie et Paula)

 

 

 

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