Côte d'Ivoire « à feu et à sang » : la bouffée délirante du Figaro

Mais quelle mouche a piqué Le Figaro ? Dans une « analyse » publiée le 12 novembre sur le site du quotidien de droite, Yves Thréard, directeur adjoint de la rédaction, livre ses préoccupations au sujet de la Côte d’Ivoire où, selon lui, « l’élection pour un troisième mandat d’Alassane Ouattara, le 31 octobre dernier, a déclenché une vague de violences inouïe ». Ah bon ?

Si des violences ont en effet émaillé la proclamation des résultats, elles sont pourtant essentiellement le fait de membres de l’opposition (dont le principal représentant, Henri Konan Bédié, avait appelé à la « désobéissance civile » quelques semaines avant le scrutin), ne concernent qu’un petit nombre de localités et surtout, sont sans commune mesure avec celles ayant suivi le refus de Laurent Gbagbo de quitter le pouvoir en 2010-2011. Le Figaro dresse le portrait d’un pays proche du chaos à mille lieues de la réalité des rues d’Abidjan, où le calme règne, et où les Ivoiriens ont repris leurs activités « normales » après cette parenthèse électorale.

La Côte d’Ivoire de 2020 n’est plus celle de 2010

L’imaginaire d’Yves Thréard à propos de la Côte d’Ivoire n’a semble-t-il pas été actualisé depuis une décennie. A l’époque, alors qu’Alassane Ouattara vient d’être officiellement proclamé vainqueur, son rival Laurent Gbagbo, au pouvoir depuis 2000, compte bien y rester et refuse de s’incliner lorsque la Commission électorale indépendante (CEI) et la Communauté internationale reconnaissent la victoire de Ouattara. S’en suivront une tentative de médiation infructueuse de l’Union africaine, des affrontements militaires à Abidjan et un embrasement de l’ensemble du pays, avant que Gbagbo ne soit délogé manu militari de la résidence présidentielle de Cocody, avec le soutien des forces armées françaises (la Force Licorne). Bilan de près de 6 mois de crise : plus de 3 000 morts.

La réalité de 2020 est bien différente. L’opposition, frileuse à l’idée d’affronter Alassane Ouattara par les urnes, a préféré organiser un glissement du débat politique sur le terrain de la contestation violente. Ainsi, le Centre d’information et de communication gouvernementale (CICG) ivoirien déplore que « des événements malheureux - orchestrés, planifiés et mis en œuvre par des responsables politiques, dont Henri Konan Bédié , Pascal Affi N’Guessan, Maurice Kakou Guikahué, Albert Mabri Toikeusse... - qui ont appelé à la "désobéissance civile" et au "boycott actif" - se sont produits dans des zones bien circonscrites du pays », « tout comme la destruction de biens et services appartenant à des communautés ethniques bien ciblées ; et de bâtiments publics, symboles de l’État, comme le commissariat de police de Bonoua ou la Brigade de gendarmerie de M’Batto. »

85 personnes ont trouvé la mort à la suite de ces appels à l’insurrection. C’est évidemment 85 de trop, mais enfin on est loin des milliers de morts de 2010, et il y a lieu de se féliciter du retour au calme observé partout dans le pays, au lieu de souffler sur les braises en risquant d’attiser les tensions.

L’analyse hallucinée du Figaro

Dans les jours qui ont suivi l’élection du 31 octobre, nombreuses sont les instances internationales ainsi que les Chefs d’État étrangers à avoir salué le caractère démocratique de l’élection. L’Union africaine considère ainsi que « le premier tour de l’élection du président de la République de Côte d’Ivoire s’est déroulé de manière globalement satisfaisante ». Quant à la Mission internationale d’observation des libéraux et démocrates, elle a salué “la maturité exemplaire et le sens élevé des responsabilités ” du peuple ivoirien. Même son de cloche de la part de la CEDEAO, selon laquelle le scrutin s’est déroulé de façon « globalement satisfaisante et donc acceptable ». Parmi les nombreux Chefs d’État à avoir félicité Alassane Ouattara pour sa réélection, on retrouve Emmanuel Macron, pourtant invité dans le titre de l’article du Figaro à se méfier du « spectre d’un grand califat africain » (sic) que ferait planer cette réélection.

La crainte d’un islamisme triomphant ? Une vieille lune pour Yves Thréard, dont nombre des articles sont consacrés à la menace djihadiste. Cette menace, en Côte d’Ivoire comme en France, au vu des attentats commis sur ces deux territoires ces dernières années, n’est certes pas à sous-estimer. Sous-estimée, elle ne l’est pas davantage par la Côte d’Ivoire que par la France. Entre autres mesures, Abidjan actait ainsi récemment la création d’une Académie internationale de lutte contre le terrorisme, en cheville avec Paris. 

Surtout, on le sait, la meilleure façon de lutter contre le terrorisme, c’est de s’attaquer à ses causes structurelles que sont la pauvreté, l’analphabétisme, l’enclavement. Ce que fait précisément Alassane Ouattara depuis son accession au pouvoir il y a 10 ans. Le pays, l’un de ceux enregistrant la plus forte croissance au monde, s’est imposé comme la « locomotive » d’Afrique de l’Ouest, un partenaire privilégié pour la France, une terre enfin ayant tourné la page des années de chaos. Au lieu de dépeindre un pays fantasmé, une contrée virtuelle où règnerait l’anarchie, au risque d’alimenter de façon bien réelle le phénomène imaginaire que l’on prétend dénoncer, Le Figaro devrait souligner ces avancées. Ce serait là, sans doute, la meilleure façon d’écarter le « spectre d’un grand califat africain ».

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