Bénin : l'opposition dénonce un virage autocratique sans précédent

La rencontre du 15 juillet entre le président béninois Patrice Talon et une dizaine de partis d'opposition n'a pas permis de désamorcer la grave crise politique dans laquelle est englué le pays. Une mise à l'écart de toute voix dissonante dénoncée par Sébastien Ajavon et Boni Yayi, figures emblématiques de l'opposition.

À la veille de la fête nationale, le virage autocratique du chef de l'État paraît toujours plus fort que la volonté de retour à la démocratie. Le 1er août, c'est un pays divisé qui célèbrera le 59e anniversaire de la proclamation de son indépendance en 1960. Trois mois après la controverse des élections législatives auxquelles aucun parti d'opposition n'a pu participer, la crise politique n'a toujours pas trouvé d'issue. Un soupçon d'espoir était pourtant palpable avec l'invitation lancée par Patrice Talon à une dizaine de partis politiques le 15 juillet. Parmi eux figuraient plusieurs organisations d'opposition qui n'avaient pas été autorisées à se présenter au scrutin du 28 avril 2019, suite à la réforme du code électoral et à la nouvelle charte politique imposée dans des délais intenables.

Lors de cette réunion, le président de la République béninoise a expliqué la procédure à suivre pour obtenir le « certificat de conformité » qui avait fait défaut aux partis d'opposition pour les législatives. Seuls deux groupes proches de la formation présidentielle avaient pu se conformer aux exigences du chef de l'État, l'ensemble des 83 députés élus étant donc à présent acquis au pouvoir. Parmi les conditions nécessaires à la remise du précieux sésame, les partis aspirants doivent notamment tenir une réunion constitutive avec pas moins de 1 155 membres fondateurs, contre 120 précédemment. Aucun de leurs dirigeants ne doit être sous le coup d'une instruction judiciaire, a également insisté le ministre de l'Intérieur Sacca Lafia le 18 juillet lors d'une réunion avec les représentants de quatre partis refusant de se plier aux nouvelles directives.

Sébastien Ajavon et Boni Yayi : deux leaders de l'opposition dans le viseur

Parmi les partis récalcitrants, deux semblent particulièrement pessimistes quant à la possibilité d'une sortie de crise avec le gouvernement. Le FCBE (Forces Cauris pour un Bénin émergent), parti de l'ancien président béninois Boni Yayi, a annoncé par son porte-parole Nourénou Atchadé ne pas vouloir organiser de nouveau congrès. « C'est une chicane de trop », a-t-il dénoncé. Il a notamment rappelé que son parti avait tenu sa dernière assemblée extraordinaire le 22 février, qui a d'ailleurs été reconnue par Patrice Talon. Le FCBE ne semble de toute façon pas en mesure d'obtenir son certificat de conformité puisque son leader Boni Yayi, assigné à domicile depuis son départ du pouvoir, a refusé une convocation du juge début juin, avant de quitter le pays quelques jours plus tard.

Le scénario est assez similaire pour l'USL (Union sociale libérale), dont le fondateur Sébastien Ajavon est lui aussi en exil. Condamné en octobre dernier par contumace à 20 années de prison par la justice béninoise, l'homme d'affaires de 54 ans a vu cette décision contestée en mars par la Cour africaine des droits de l'Homme, qui réclame l'annulation de la condamnation. L'organe continental a en effet constaté un certain nombre de dysfonctionnements et de violations du droit à l'encontre de cette figure emblématique de l'opposition. Pour lui comme pour l'USL, la mise à l'écart de l'opposition constitue une marche de plus dans l'escalade autocratique du chef de l'État. Donklam Abalo, porte-parole de l'USL, déplore ainsi « la mauvaise foi des instances dirigeantes du pays ». « L'USL, conformément aux lois de la République, avait déjà produit tous les documents qui devraient lui permettre d'avoir une existence légale », affirme-t-il, tenant le gouvernement pour « responsable de l'impasse ».

Les dérives « liberticides » du président Talon

Porteur de grands espoirs suite à son élection à la présidence du pays en avril 2016, Patrice Talon n'a eu de cesse de s'éloigner du consensus démocratique au cours de ses trois premières années de mandat. Sous prétexte de vouloir moderniser la vie politique, l'ancien « Roi du coton » n'a en réalité réussi qu'à faire grandir les tensions jusqu'à la « mascarade électorale » du 28 avril 2019, à en croire Nicéphore Soglo, son prédécesseur de 1991 à 1996. Pour la première fois depuis 1991, aucun candidat de l'opposition n'était représenté lors des élections législatives. Un déni de démocratie souligné par la très faible participation populaire, limitée à seulement 23 % des inscrits, d'après les statistiques de la Commission électorale nationale autonome.

Avec une Assemblée nationale désormais entièrement acquise à sa cause, nul doute que le chef de l'État pourra faire passer tous les projets de loi qui ont sa faveur. Ces dernières semaines, Amnesty International a déjà dénoncé les « vagues d'arrestations et de détentions » qui ont suivi le suffrage, sans oublier les « lois liberticides » adoptées par le pouvoir : limitation des attroupements, restriction des libertés syndicales, loi conte l'activisme sur le web, etc. Preuve de l'aveuglement du régime, la condamnation de l'opposant Sébastien Ajavon n'a toujours pas été annulée par la justice béninoise malgré l'obligation prononcée par la Cour africaine des droits de l'Homme. Le numéro un de l'opposition a reçu en avril le statut de réfugié politique en France, où il est contraint de vivre depuis un an.

Lors de la rencontre de l'USL avec Sacca Lafia le 18 juillet, le ministre de l'Intérieur a clairement fait comprendre au parti d'opposition qu'il ne pourra pas obtenir son certificat de conformité tant que Sébastien Ajavon restera son président d'honneur. Une manière comme une autre, pour Patrice Talon, de museler la concurrence à moins de deux ans de la prochaine élection présidentielle ?

 

 

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