Les ondines sont parmi nous (un film de Christian Petzold)

En dessous de la ligne de flottaison des mots, des représentations et des visions du monde et de ses mythologies, il est une autre forme de réalité qui appartient à l’amour, à l’individuation : critique du film « Ondine », de Christian Petzold, actuellement en salle.

Le cinéma de Christian Petzold est hanté par l’Histoire, bien souvent en tant que force destructive, et Ondine qui est sur les écrans depuis peu, loin de se tenir à la représentation d’une figure féminine mythique, ne fait pas exception. Deux très beaux films de Petzold, Barbara (2012) et Phœnix (2014), mettaient déjà aux prises deux femmes avec l’Histoire de leurs pays alors respectifs, l’ex-Allemagne de l’Est et l’ex-Allemagne de l’Ouest.

Si dans Barbara, l’héroïne s’applique à échapper à un régime politique carcéral, dans Phœnix, c’est d’un renouement avec soi-même à l’issue incertaine, au bout de la trahison d’un homme aimé, qu’il s’agit. Dans ces deux films, on ne se laisse pas d’être fasciné par les portraits de femmes campés : l’une tenace, altière, l’autre blessée, maltraitée que seule sa qualité d’artiste « sauvera », c’est-à-dire rendra à la vie (deux profils de personnages opposés sublimement interprétés par Nina Hoss).

Au regard de ces deux films, Ondine pourrait paraître un film plus désespéré, et il contient indéniablement des ingrédients en ce sens. D’emblée, la « malédiction » qu’encourt la présence d’Ondine parmi les humains, si l’on en croit la légende écrite sur les sables, y est énoncée à travers le serment rompu par le premier protagoniste qui lui fait office d’amant : selon cette légende, elle devra donc, en raison de cette trahison, le tuer et retourner au fond des eaux.

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Mais les épreuves individuelles que doit affronter l’héroïne trouvent résonance dans le film de Petzold dans un autre personnage masculin dont la rencontre, fortuite, proprement intempestive après les séquences initiales, dramatiques, du film, va inaugurer une appréhension renouvelée de la figure mythique de l’ondine. Cette prouesse, le film l’accomplit tout en revisitant l’Histoire, avec sa mythologie propre, politique ici à travers l’évocation de la « ville monument » si singulière qu’est Berlin.

Dans une étude convaincante (que l’on peut consulter ici), Christine Planté a livré une synthèse de la façon dont la littérature s’est diversement approprié la figure des ondines. Comme l’indique explicitement son titre, cette lecture littéraire s’attache tout particulièrement à la représentation induite de la femme, qu’ont combattue certaines poètes (et non des moindres, Desbordes-Valmore, Tsvetaeva entre autres, jusqu’à Ingeborg Bachmann), comme prises en tension entre une réalisation contradictoire de l’amour et de l’individuation en tant qu’« être autonome ».

Christian Petzold s’est confié sur ses lectures qui l’ont conduit à réaliser ce film. Le mythe des ondines est certes largement présent dans la tradition de la littérature allemande (des Nibelungen à Heine), mais le réalisateur a pour sa part été durablement impressionné par le récit Undine de Friedrich de La Motte-Fouqué du début du XIXe siècle, le seul texte de ce romantique allemand qui soit passé à la postérité. Mais c’est le texte bouleversant d’Ingeborg Bachmann, Ondine s’en va (de 1961 – on peut le lire ici dans une traduction de Françoise Rétif), retournant l’appel d’Ondine contre les murs sans écho de la cité, qui l’a incité à se réapproprier, en la réactualisant, cette figure de la « femme d’eau ».

Personnage principal du film, Undine Wibeau est historienne et livre des conférences au tout nouveau Forum Humboldt sur les différentes strates géopolitiques de l’édification de Berlin. Du marais originel que la ville a recouvert aux récentes et très controversées « réhabilitations » du palace abritant le musée même où la conférencière du film exerce son métier – en plein cœur de la ville actuelle depuis la chute du Mur –, ses longs discours sur les différentes formes de la ville ne sont là que pour en faire apparaître le point aveugle : une Histoire (avec une grande « H ») qui se dévide mécaniquement et sans grand sens dans sa revisitation du passé.

C’est précisément ce qu’Ondine (lumineuse, irradiante Paula Beer) convie le protagoniste heureusement surgi dans sa vie (Christoph interprété par Franz Rogowski) à observer avec elle, comme un état des lieux, un niveau de réalité auxquels le film tout entier s’emploie à échapper. La ville d’ailleurs n’est guère montrée dans le film, une autre réalité, enfouie, lui prévalant absolument. Les plans rapprochés du réalisateur n’en ont qu’après les personnages qui figurent l’amour de toute leur présence physique, corporellement liés dans le silence de l’eau qu’emplissent les visions des scènes sous-marines (merveilleux silure…). Elle, sirène faite femme aimante et véhémente comme le souhaitait désespérément Ingeborg Bachmann, lui, scaphandrier, mécano dont l’écoute est façonnée par les profondeurs, réparant, entretenant les installations électriques sous les retenues d’eau de barrages.

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Le film de Petzold comme l’aquarium dont s’est échappée la figurine du scaphandrier peut bien se briser temporellement tant en guise d’ouverture que d’épilogue, il a donc ouvert sur une autre réalité en laissant s’échapper de l’aquarium idéalisé le mythe d’ondine. Sa leçon (pas si théorique…) est qu’il n’y a de vérité que circonstancielle. Il s’y emploie jusqu’au bout en repoussant la fin du film au moins à deux reprises, au-delà de la profonde mélancolie de la pièce de Bach au piano, qui y distille ses notes de pluie.

Ondine est revenue grâce à l’intensité d’un amour éprouvé, enduré. Jusqu’à l’acte de vengeance intrinsèque à sa légende qui ne vise qu’à réparer tout ce dont un autre être qu’elle-même a failli être privé. Cette vérité-là s’inscrit au générique de fin du film sous la ligne de flottaison des mots de toute la littérature : en dessous de cette ligne de flottaison, l’affect est plus fort, ressenti par les êtres comme un vécu qui est à vivre, que toutes les interprétations « intelligibles » dont se prévalent les histoires du monde et de la littérature.

« Je ne sais si entre les pâles brumes ton sourire m’apparut en une brume tiède et détendue, mais je mourus par le mal qui jaillit de ta bouche et de ton tiède sourire amouraché. Je ne sais si entre le mal qu’il me veut et ton sourire existe la pierre pointée de la différence : si sœurs sont nos âmes […] »

« Désespérer, désespérer, désespérer, tout ça c’est fabriquer », poursuit encore cette autre grande poète, Amelia Rosselli, dans La Libellule.

Ondine, film de Christian Petzold, 2020.

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