Valiha (détail) Valiha (détail)
C’est François-René Simon qui m’a rappelé cette image de Stanislas Rodanski, « l’événement inconnu », alors que l’on fêtait la semaine passée, à Toulouse, un cher ami commun. Certes, il serait commode de réduire cette image à une figure de rhétorique : l’oxymore par exemple. Car pas de lapsus possible, le poète n’a pas dit événement inattendu ou imprévu, mais « inconnu ». Or comment un mot dont le sens porte à penser qu’il désigne un fait, qui, par nature, a eu lieu, ou est en train d’arriver, pourrait-il être qualifié d’« inconnu » puisqu’on est censé en avoir connaissance dès lors qu’on le perçoit, surgissant dans la réalité comme tel ? Ce fait, à défaut de le comprendre, et pour peu qu’il se déroule sous nos yeux, ou à tout le moins à portée d’oreilles, on pourrait le décrire, en témoigner et même essayer de l’interpréter.

Pour autant, il n’est pas tout à fait exact de dire que les deux termes s’excluent absolument de par leur sens (ce serait alors bien un oxymore). C’est leur association qui est troublante, et bien dans la manière de l’image surréaliste consistant à rapprocher deux réalités en tous points éloignées.

Si tout dans cette image, « l’événement inconnu », par la force de l’adjectif « inconnu », paraît propulser au-devant de la vie, dans le présent qui sollicite au-dehors, en un mélange d’anxiété et de désir de découverte, alors le mot même d’événement, dans le rapprochement inédit de ce couple de termes, est là pour retenir au-dedans, pour rattacher à un passé immédiat ou lointain.

C’est que l’événement tout autant que de placer devant la vie renvoie au vécu immédiat ou lointain. Ainsi cet événement inconnu prend-il attache dans la mémoire, et s’il est resté enfoui dans le passé, en tant qu’événement, c’est parce qu’il n’a pas été possible au moment de son surgissement de percevoir pleinement sa qualité ou son importance. Ajoutons même que pour des raisons contingentes, il ne pouvait pas en aller autrement au moment de son surgissement.

En une image l’événement que délivre Rodanski a ceci de singulier qu’il s’est empli de la capacité des mots, dans leurs relations, à transformer la réalité. Et c’est sa réapparition au fil du temps, dans le temps qui l’a vu grossir, qui en fait, par son cheminement secret et sa survenance dans un présent plus lointain, un « événement inconnu ».

*

Samedi 2 avril, à la Maison de la poésie de Paris, Jean-Luc Raharimanana a ouvert la présentation publique du dernier numéro « Afriques » de la revue Po&sie en donnant à entendre deux extraits de son récent livre de poèmes, Empreintes. Sur scène, il a lu en s’accompagnant aux sons du valiha, Empreintes ayant été écrit pour le spectacle du même nom qu’il a créé avec le chorégraphe Miguel Nosibor.

L’œuvre en cours de Jean-Luc Raharimanana témoigne pour l’histoire malgache, comme dans Rano, rano qui exhume la révolte de 1947 contre l’ordre colonial sévissant dans l’île et sa répression dans le sang ; une vision qu’il étend inexorablement à l’état actuel du monde dans Les Cauchemars du gecko.

Ses poèmes n’en ont que plus de prix, où se découvrent de saisissants renversements d’un monde possible à un autre, dans un monde « connu » qui n’a pas cessé d’exister, mais où l’être même est devenu élémentaire, s’associant aux éléments. Et le poème alors remonte tous les fleuves « oubli » du monde :

C’est là.

C’est un endroit du monde. Lettres désarticulées à fleur de terre et d’eau. Les suites n’y ont pas dominance. L’alphabet ne s’y rêve pas en mots. Les racines s’y lisent hors sol. Les feuilles sont innombrables à s’écrire. Et rainures ou ratures, quelle importance ? Et se fanent en éphémères caractères. Multiples tentatives de calligraphier les envols. Mille et libres. Graphie du vent, le passage trace et efface. Le bord est l’abîme et l’abîme est l’étendue. L’encre n’y est que du possible. Perdurer n’entre pas dans le sens. Le choix est l’ordre et l’ordre est dans le possible. Le possible quant à lui coule lentement dans l’effacement. L’être n’y est que pour une page qui n’aspire à nulle impression.

C’est là.

Que les ailes ont décidé de griffer le vent.

C’est un endroit du monde sur les bords où l’eau plane renverse les mondes, et forme un abîme où l’infini est illusion, il faut effacer le regard pour y immerger, et ne chercher aucun récit pour se retrouver corps. Lettres momifiées entre deux eaux. Dans des linceuls d’herbes ou de peaux végétales, dans des écorces oubliées ou dans des brindilles fibreuses. Quand la pluie vient happée par les feuilles, chant crépi pour perforer un dessus de soi, notes pépites de quelques gouttes qui tombent dans le régulier du cours d’eau, et rappelant quelque danger des tempêtes et des orages qui ont l’habitude de dérober l’espace du son. Le cours d’eau apaise et recueille les notes suicidaires, la page est blanche toujours.

C’est là.

Que les ailes ont figé les premières amorces pour mieux les écouler dans l’oubli.

*

Je remercie Jean-Luc Raharimanana de m’avoir autorisé à reproduire cet extrait d’Empreintes (paru à l’enseigne de Vents d’ailleurs, 2016). J’y reviendrai ainsi que sur le passionnant numéro « Afriques » de la revue Po&sie.

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Ce soir, c'est après 20 heures, au lieu de 18 h 30, suite à décisions à prendre un cap, dicté par l'Actualité. Les partis sont à l'arrêt et aux arrêts, s'agissant de divers de leur membres. En pleine recherche aussi de stratégies conduisant vers la gouvernance présidentielle de 2017. Et les citoyens ont pris connaisssance des bouleversements sur la planète, qu'il leur faudra apaiser. Et de réactions pour regrouper des collectifs d'êtres de tous lieux et de tous  âges....

Quelques commentaires de cet événement de l'inconnu ont répondu au billet "difficile" de Patrice, à qui je ne cache pas que peu de Noms pour commencer à poser sur le billet de Cécile Canut...

...Ici, penche pour le Capra (et non...Capri) de Anne Guérin-Castell ( fidèle accompagnatrice de Patrice  et Vincent Bonnet). Amoureuse de poésie (recherches) : n'êtes-vous pas celle à qui j'avais indiqué le site de Jean-Louis Marçot, parti d' Algérie à 12 ans avec parents ? Autres participants pour boucler ce billet de spécialistes : Claude Marchand citant comme toutes tous la vigoureuse Sony Labou Tansi, "prophète". Laborieux commentaire de ma part, déçu comme Christine Bord de n'avoir à transmettre qu'un inconnu sur le billet de Cécile qui appelle des noms...Nous nous rattraperons  sur la suite du 40 mars avec Patrice. 

(Ce matin fut parfait quant à l'aspect vivant de suggestions fédératrices). Retards à balayer...)