Jusqu’au cœur du bois (A. du Bouchet, P. Peuchmaurd)

Paru en 1953 à l’enseigne de ce merveilleux éditeur indépendant que fut GLM, Guy Lévis Mano, Sans couvercle, le deuxième recueil d’André du Bouchet (1924-2001), est heureusement réédité par les éditions Fissile. C’est heureux car l’ouvrage était devenu quasi introuvable, mais aussi parce que c’est là une pierre singulière sur le chemin de lecture d’un auteur

Paru en 1953 à l’enseigne de ce merveilleux éditeur indépendant que fut GLM, Guy Lévis Mano, Sans couvercle, le deuxième recueil d’André du Bouchet (1924-2001), est heureusement réédité par les éditions Fissile. C’est heureux car l’ouvrage était devenu quasi introuvable, mais aussi parce que c’est là une pierre singulière sur le chemin de lecture d’un auteur qui a fortement influencé tout un pan de la poésie de langue française dans les décennies de l’immédiat après-guerre.

Mieux peut-être que dans les poèmes suivants dits de la maturité (Dans la chaleur vacante...), ce qui frappe dans la redécouverte de Sans couvercle, c’est un geste d’écriture, presque sans égal, tourné vers le monde brut, concret de la perception. Certes, l’auteur, comme il le confie dans ses « Carnets » de création de l’époque, s’acquitte encore d’une influence majeure à ses yeux, celle de Pierre Reverdy.

André du Bouchet André du Bouchet

Empreint tout à la fois de retrait et de sourde menace, l’univers de Reverdy a alors l’oreille d’une nouvelle génération comme livrée à elle-même au sortir d’une seconde guerre cataclysmique.

Mais surtout l’écriture qui se fait jour dans le recueil d’André du Bouchet a une faculté d’emportement (poétique) alors intacte. Ne prédomine ni une vision intérieure ni un monde (extérieur) donné, tout y est va-et-vient de l’une à l’autre. Ainsi le poème peut se saisir de l’une pour gagner l’autre, comme ici :

Chaque objet est laissé à son feu. Hors de l’écorce.
Ces tréteaux glacés. Le cœur intraitable du bois a éclaté.

Je suis debout dans l’air du bois.

Plus loin, le poète laisse encore entendre qu’« un mot fragile / sort de la bouche de la nature ». Mais ce que le poète gagne par l’invention d’une écriture, il ne l’obtient qu’à contre-jour, dans l’espace aveuglant du papier où il endure le « grain » de la terre qui, telle une vague, « dévore le ciel ». Tel est le lieu d’invention qui va, littéralement, assigner à demeure ce poète, à mesure qu’après les événements de l’histoire, la nature et le monde vont se fondre en tout et pour tout en matière brute pour l’écriture.

Dans Sans couvercle, et c’est ce qui rend si précieuse cette lecture, on peut entrapercevoir la sensation – inassignable quant à elle – qui a peut-être auguré de toute une œuvre poétique :

Je voudrais m’arrêter pour reprendre mon souffle, et repartir.

Sortir un instant de la vie.

Je m’essouffle à courir après moi.

Mais aller plus loin que mon mal, jusqu’à l’homme que je vois dans cette cruche mûre comme un fruit, avec sa terre, et ta jupe rouge qui avance sur la route, vers moi.

*

Quelle autre forme poétique mieux que le haïku peut traduire ce vertige de la sensation que rien n’encage, n’attrape, rétive à toute expression, ou du moins à toute assignation de sens ? Faut-il parler à son propos de vision intérieure, de phrase prosodique suffisamment brève pour qu’elle se garde en tête, ou encore de voix en soi, pour soi, livrée et reprise à temps, avant que le poème, larguant les amarres, en passe par le risque de quelque épreuve, s’autonomise en quelque sorte, pour le meilleur et pour le pire ? Ou mieux est-il le haïku si proche de la sensation, de ce qui s’oublie, l’air qui ne peut s’oublier ?

Pierre Peuchmaurd © GHM Pierre Peuchmaurd © GHM

Dans un beau recueil, Vent des lanternes, Pierre Peuchmaurd (1948-2009) laisse entendre ce ravissement où se croise tout un monde, convié et congédié en un éclair :

Elle ne baisse pas
avant de s’éteindre,
l’éternité

Le paradoxe étant que le haïku distille sans compter la prodigalité de l’univers de ce poète :

Boiteuse
comme un vieux pirate
la chouette du grenier

 

Lisière rouge –
le soleil
a saigné sur les bois


Appel des chiens,
aboiement du renard, lunes
Dormir sans toi

 

Libellule rouge
une fois seulement
La vie sans ailes

Même l’écriture qui délimite, assigne à existence, ne peut y être exclusive, de quelque manière :

L’aube et la sirène des pompiers –
nous vivons
dans ce monde, pas ailleurs

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André du Bouchet, Sans couvercle, éditions Fissile (09310 Les Cabannes), 20 €.

Pierre Peuchmaurd, Vent des lanternes, Pierre Mainard éditeur (11, bd de Gaujac, 47600 Nérac), 9 €.

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