Patrice Beray
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Billet de blog 13 mai 2018

Dans l’épopée des vies (2): la nouvelle géopoétique de Yann Miralles

Poète rigoureux et discret, Yann Miralles redonne à l’expression épique inspirée du romancero une teneur toute contemporaine, emplie de tristesse par le spectacle du monde, mais aussi nourrie du fol espoir de se défaire des conditionnements de l’Histoire.

Patrice Beray
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Il y a un enchantement Yann Miralles, discret, singulièrement prégnant. Les filets de mots que ce jeune poète entretisse obstinément, comme ramendés sur le palimpseste d’une nouvelle chanson de geste, en disent long à eux seuls sur les ressources inaltérées d’une poésie contemporaine de langue française qui serait à la fois exigeante et généreuse.

Si en matière de lectures, je dois au poète précédemment évoqué Pierre Vinclair d’avoir repris le chemin de T.S. Eliot (il vient de publier chez Hermann, Terre inculte. Penser dans l’illisible : The Waste Land), Yann Miralles quant à lui m’a fait rouvrir un autre monstre sacré de mes 20 ans, dans les belles éditions que lui a consacrées Guy Lévis Mano en son temps, celles du Poète à New York et de Romancero gitan : Federico García Lorca.

Yann Miralles © Éditions Unes

Dans le cas du poète de Méditerranée romance, évoqué ici, ce rappel de lecture, sur nouveaux frais si je puis dire, est plus qu’indiqué. Né en 1981, Yann Miralles a fait paraître quelques livres de poèmes, dont Jondura, Jondura aux éditions Jacques Brémond (prix Voronca en 2011). En 2016, déjà aux éditions Unes, avec Des terrains vagues – Variations, il instillait une manière de reconnaissance du monde singulière. Il faudrait dire « de la Terre » plutôt que du monde, tant il est devenu difficile de ne pas verser dans une représentation trop abstraite, à défaut d’être politique, de ce mot.

Ainsi, la portée, la dimension « géopoétique » assez inédite pour notre aujourd’hui que l’on peut reconnaître aux derniers recueils de Yann Miralles ne saurait faire l’impasse sur l’anthropologie politique d’un Gilles Deleuze ou d’un Pierre Clastres. Premier critique de son travail, bien instruit de celui de ses contemporains, ce poète rigoureux y façonne une vision du monde qui ne fait pas mystère des motifs de la trame dans laquelle nous sommes tous pris.

Dans ses Terrains vagues il a admirablement saisi comme « dans un film » (que hante la figure de Pasolini) le « bougé » de personnages à peine silhouettés, car ce qui importe au poète de rapporter, c’est « quand / ils s’arrêtent / que le temps / entre eux / passe ». Son « épopée de lignes » d’alors, « même si le terrain vague n’a pas de fin », a accroché en bout de course parmi les vaches du plateau de Bozouls « l’espoir d’un envol / la grande virgule verte ».

Très rare dans Des terrains vagues (qui s’appuie surtout sur des tirets « ouvrants »), toute virgule, toute marque de ponctuation a disparu dans Méditerranée romance. Cette « partance » où le poète « essaie » sa « romance » est d’emblée malicieusement référencée à l’octosyllabe épique du romancero :

c’est la partance
la ligne simple d’un mois d’août
tracée sur la surface
et plantée là comme un bateau
comme syllabes
et que déborde
ou s’amenuise
le chiffre 8
importe peu pour la romance
mais plut
ôt qu’éclaboussent
les pieds
leurs ronds dans l’eau

Mais bien sûr, ce qui déborde la métrique des anciens vers, ployant sous la syntaxe de Méditerranée romance, c’est « l’épopée triste des temps / actuels » donnée à lire « comme trace / sur la surface de l’eau de nos / années ou romance / au sens ancien ». Nul écologisme amoureux de mots et d’images ne peut croître impunément au voisinage du désastre écologique et humain défigurant à nos yeux contemporains la Méditerranée.

Décentrant nos récits au bord de cet abîme qui moutonne comme mer, la figure du migrant est devenue plurielle, tous horizons confondus, le leur, le nôtre :

c’est la romance de ceux
qui ne sont qu’au pluriel
de distance
ceux
dont on ne parle
qu’à la place
jusqu’à ce jour
où le/la journaliste
par l’embarquement
dans la cale
en plein cœur
du bateau
passe
à celui qui parle
par leurs yeux par la bouche
de l’autre
de je

En plein cœur, en plein tourment du romancero contemporain, « qui de deux rives fait assonance », Yann Miralles nous adresse à « l’amour l’épopée / cela qui continue » comme seul espoir d’échapper aux conditionnements de l’Histoire.

Et s’il n’était pour ce faire que de se laisser reprendre par les mots des autres, ou d’un autre, comme dans la chanson qu’appelle la romance :

les gerçures de l’histoire sont parfois
l’évidence crue
craquelures et rives
adverses de violence et de sang
s’éloignent
mais voilà
que le rêve d’un grand
baiser vient
la joie
d’un phonème commun
vient
cela qui relie
qu’on entend
dans la même voix
toi moi

Yann Miralles, Méditerranée romance, éditions Unes, 64 p., 16 euros.

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