De la dissociation des idées

À un moment où le pouvoir (politique, médiatique...), mis sous le feu de ses propres affaires, se fait fort de cantonner ses contradicteurs (et en particulier Mediapart) à de prétendus points de méthode (le désormais fameux « méthodes fascistes »), rien de tel que de se remémorer Remy de Gourmont et sa méthode de la dissociation des idées.

À un moment où le pouvoir (politique, médiatique...), mis sous le feu de ses propres affaires, se fait fort de cantonner ses contradicteurs (et en particulier Mediapart) à de prétendus points de méthode (le désormais fameux « méthodes fascistes »), rien de tel que de se remémorer Remy de Gourmont et sa méthode de la dissociation des idées.

Cet écrivain symboliste (1858-1915) fut un des plus grands esprits critiques de son temps (du temps de la philosophie de l'art...), y compris aux yeux de ses principaux contradicteurs (Gide, Paulhan). Il fut sur le plan artistique celui qui, sans doute, ferma une porte (le symbolisme) en la faisant suffisamment travailler sur ses gonds, de façon que d'autres purent à nouveau l'ouvrir (fût-ce « en la prenant ») sur d'autres horizons. Nul écrivain ainsi ne compta plus pour Cendrars, Fondane... C'est à Hubert Juin que l'on doit les plus fines et avisées approches de son œuvre.

En quoi tient cette fameuse méthode de la dissociation des idées ? Tout bonnement à prendre garde au mécanisme des lieux communs qui enchaîne les idées. Ce fut une affaire sérieuse pour Gourmont qui, dans le Joujou-Patriotisme (en 1891), dénonça sous l'aspect d'un patriotisme revendiqué l'idée de « revanche » sur les Allemands. Il y perdit son travail à la Bibliothèque nationale et l'essentiel de ses relations pour avoir, comme le précise Hubert Juin, proféré la thèse qu'il « veut bien, à la limite, mourir pour la Patrie si elle est en danger, mais non pas pour la Revanche qui est une cause stupide ».

Selon cette méthode de la dissociation des idées, l'analyste Gourmont pourfend les idées reçues, les couples d'idées acceptés, des clichés qui se trouvent, selon lui, toujours en pointe dès qu'une guerre idéologique se fait jour.

Il a en vue bien sûr de former d'autres couples « qu'une nouvelle opération désunira ». C'est une critique, une mise en dialectique de la pensée dualiste à laquelle toutes les formes d'oppression veulent réduire, en la figeant, comme on le constate bruyamment dans notre actualité, l'expression des idées.

Cette méthode fonde, selon Hubert Juin, « l'irréductible liberté gourmontienne ». Toute autre « ne pouvant être qu'abusive, contraignante et tyrannique ». Qui ajoute : « Être figé, c'est prendre l'attitude du cadavre. Le mouvement, voilà le royaume du doute. »

Du même Remy de Gourmont, il extrait la phrase clef sans doute de toute l'œuvre dans Chevaux de Diomède (1897) :

« Rien ne doit me surprendre, mais rien ne doit m'être indifférent. »

 

D'après Hubert Juin, dont les Lectures du XIXe siècle sont rééditées en poche par les éditions Christian Bourgois (deux tomes).

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