Jacques Darras et le poème, ce «bon conducteur de réel»

Ce qui marche ensemble serait fait pour la vie. Il en irait de même pour le poème, dans ce qui serait le réel du poème, quand il s’abreuve de forces existentielles qui échangent entre elles. Pour les faire transparaître, ces forces de vie, il faut néanmoins colorer bien des sources.

Ce qui marche ensemble serait fait pour la vie. Il en irait de même pour le poème, dans ce qui serait le réel du poème, quand il s’abreuve de forces existentielles qui échangent entre elles. Pour les faire transparaître, ces forces de vie, il faut néanmoins colorer bien des sources.

Ainsi, jamais tant que dans ses derniers livres, Jacques Darras n’a semblé vouloir s’assurer d’une pensée pour le poème qui soit un « bon conducteur de réel ». Cette remarque qu’avait faite Benjamin Fondane à propos de Bachelard, dans ce qu’il décelait de mise au jour d’« images directes de la matière » chez le phénoménologue des éléments, peut tout à fait s’appliquer à la quête de ce poète et traducteur généreux d’un monde tangible pour le poème.

Plus précisément, pour Jacques Darras, le poème prend pied dans ce monde tangible d’abord et avant tout dans son rapport à l’histoire. Dans son tout récent livre La Transfiguration d’Anvers, le poète arrageois poursuit cette réflexion par un cheminement insolite qui, bien que s’orientant au nord, le mène, heureusement, de René Descartes à Aimé Césaire.

Précédemment, c’est à la Grande Guerre de 1914-18 qu’il avait fait écho comme nul autre dans le concert des commémorations avec son livre Je sors enfin du Bois de la Gruerie. Cet hommage à son grand-père qui y périt se lit comme un salut vibrant à une vie humaine qui trouverait toujours à se transfigurer par-delà l’absurde des événements. Presque entièrement composé en « vers cursifs et discursifs », le livre n’en emprunte pas moins à divers genres d’écriture (récit, essai, poème), qui semblent s’y être ligués pour « tout reprendre à 1914 » (comprendre : pour y refaire l’histoire de la poésie française). Outre l’évocation de grandes figures telles que Romain Rolland, Zweig, Freud, qui prirent alors toute la mesure du désastre « européen », Jacques Darras y exhume des extraits du poème Le Grand Crime (de 1916) de Pierre-Jean Jouve, renié par son auteur une fois qu’il eut tourné résolument le dos aux poètes de l’Abbaye, réunis autour de Jules Romains dans le mouvement de « l’Unanimisme ».

Voici un extrait de ce poème de Jouve assez incomparable dans le contexte de la Grande Guerre, et qui n’est toujours pas réédité :

À droite était l’infirmière, en face un homme tout à son travail ;
(L’infirmière saisie de peur, quand bée la plaie fraîche)
À présent commençait la douleur, les assistants s’éloignaient d’elle ;
Cela était la douleur auprès de qui toute douleur pâlit ;
Cela était, par la douleur, une ascension éternelle,
Et les voies derrière étaient coupées, le triomphe était partout.
Cher compagnon, cela était la mort.

La rupture qui s’ensuit dans l’œuvre de Pierre-Jean Jouve est révélatrice selon Jacques Darras d’une brutale déréalisation du monde, et d’une impersonnalisation conjointe de l’écriture, double phénomène qui se produit à l’acmé même de la « modernité » en art, et qu’il étend à toute la poésie de langue française (voir ici aussi), après Cendrars. Thèse qu’il place (magnifiquement) sous les pas de celui qui voulut (un temps) « rythmer l’action » :

La déréalité ?
La décéréalité ?
Imaginez Rimbaud Arthur revenir dans ladite forêt ardennaise.
Plus aussi jeune qu’avant, Arthur.
Trentenaire, mettons.
C’est bien lui on lui a coupé la jambe il boite il clopine.
Il s’est endurci dans le commerce des armes.
On le sait on connaît sa biographie.
Que dit-il voyant l’extension du massacre de ces milliers d’arbres comme autant de figures humaines cisaillées par la moitié du tronc ?
Ce carnage appliqué dans la réserve naturelle aux images ?
Il ne dit rien.
Il reste muet.
Vous n’obtiendrez aucun mot de lui.
Approchez-vous.
L’entendez-vous qui pleure ?
La réalité est ce qui commence et finit avec les larmes.

Dans cette alliance manquée entre nature et histoire que relève Jacques Darras, ce qui est en jeu, et qui va s’accomplir selon des voies différentes (par exemple aux États-Unis et en France sur fond de « non-réception » de Walt Whitman), c’est en fait une critique de la pensée idéaliste, à travers laquelle va se reconstituer l’expérience humaine du temps.

Ce sont ces voies visibles et invisibles qui mènent aussi au « réel du poème » qu’ont tracées les divers tenants de la philosophie dialogique depuis Martin Buber, en y articulant les forces existentielles qu’elle a su reconnaître comme fondamentales : langage, altérité, temps (voir ici, par exemple, sur un des principaux représentants contemporains de la pensée dialogique, Stéphane Moses).

 © Véronique Gentil © Véronique Gentil

Ainsi, de toute sa subjectivité, le poème peut bien sembler « hésiter » entre « son et sens » (Paul Valéry) ou entre songe et réalité (Guillaume Apollinaire). Au foyer du langage, il ne peut être que ce « conducteur de réel » où a lieu la transfiguration du souvenir : ce passé d’où se projette dans le futur le mouvement même du présent, comme suspendu aux lèvres du dialogue, par exemple dans ce poème d’Esther Tellermann, qui ouvre son recueil Le Troisième :

Tu avais laissé
dans l’espace
      des rails
où s’allonger
racontais   comment
enserrer la mémoire
      et la source
je m’en irai vers
l’infime et
      l’étincelle
laisserai
      les symphonies
l’accord des tourbillons
soudain te capturent
      une lèvre
à l’arrière du feu
     l’exactitude
d’une seconde.


Le temps peut ainsi se prodiguer jusque dans l’infini de la chair, comme dans les poèmes de Georges Guillain, dans Et de l’hiver – assez ! et dont voici un extrait :

Et vous tellement vous au bleu cœur
attendu de juillet. Ne portant sur vous
belles qu’ombres dorées chairs qu’on dirait
peintes bijoux bagues et soies. À la terre
jetés ! Froissées ainsi toutes les herbes
où faire vos seins se tacher vite de rouge
vert fesses se fendre comme pour
éprouver la peine plus légère d’attendre
que passe après l’ennui de la morne raison
sur vos corps sus baisés vous caressées
par cœur ! Oui. Viendra belles la journée
longue. Où ne porter que froid que neige !
Bruine bas rouges. Vos joues blanches.
Les os dessous – à foison.


Du cœur du langage, le poème ne peut avoir d’autre certitude sur le monde extérieur : il est partie d’un tout dont l’étrangeté même peut lui valoir prodigalité.

Et dans la fabrique de l’histoire, comme le donne à entendre ce poème d’Olivier Matuszewski, ce qui ne doit en aucun cas être réduit à néant n’est pas de l’ordre du privatif mais de l’intime :

Rude métier qu’héritier
du monde à nu, à cru
Marasme à lampe (s’il te plaît)
pour nous guider Tombé au fond
d’une habitude d’enfer
le lien (virtuel) en séduit
chaque jour des milliers
protégeant leur environnement
par des réseaux (sociaux)
comme de murs

Nos sentiments, nos envies
révèlent une culture par défaut
– comme en prise directe
avec un nouvel ordre lyrique
qui chante l’amitié
avant même de faire connaissance

L’irréductible intime
reste la plus grande entreprise
de démolition

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Jacques Darras, La Transfiguration d’Anvers, Arfuyen, 162 p., 12 € ; Je sors enfin du Bois de la Gruerie, Arfuyen, 224 p., 14 €.

Esther Tellermann, Le Troisième, Éditions Unes, 18 €.

Georges Guillain, Et de l’hiver assez !, Les Découvreurs, 50 p., 8,60 € (le poème publié devrait l’être sous une forme « justifiée » sur la page – fers à gauche et à droite –, ce qu'il ne m'est pas permis de faire ici).

Olivier Matuszewski, Dans les wagons-cris, Les Hauts-Fonds, 88 p., 16 €.

P.-S. Sur Jacques Darras, se reporter également à l'entretien réalisé pour Poezibao par Florence Trocmé, publié lundi 16 mars.

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