Les humanités par dizains de Jean-Jacques Viton

Depuis les années 1960, Jean-Jacques Viton multiplie les tours les plus entraînants et incitants qui soient dans une vie d’écriture. À cet égard, son activité immodérée, expérimentale de revuiste (Action poétique, Manteïa, Banana Split, If...) et de traducteur est si impressionnante que l’on peut prêter sans l’ombre d’une hésitation à ce bateleur né à Marseille en 1933 cette parole du cinéaste Jonas Mekas : « Vivement demain   premier jour du reste de ma vie ».

Depuis les années 1960, Jean-Jacques Viton multiplie les tours les plus entraînants et incitants qui soient dans une vie d’écriture. À cet égard, son activité immodérée, expérimentale de revuiste (Action poétique, Manteïa, Banana Split, If...) et de traducteur est si impressionnante que l’on peut prêter sans l’ombre d’une hésitation à ce bateleur né à Marseille en 1933 cette parole du cinéaste Jonas Mekas : « Vivement demain   premier jour du reste de ma vie ».

Intitulé sobrement Ça recommence, son dernier livre de poèmes poursuit la veine narrative resserrée, toute de tension existentielle, frayée dans sa forme même (des poèmes de dix vers, des dizains soigneusement découpés) avec son précédent livre, Zama, paru en 2012 chez son fidèle éditeur P.O.L.

Jean-Jacques Viton Jean-Jacques Viton
Des grands assemblages (Terminal, Décollage...) dirigés par son sens monstrueux de la description qu’a donnés l’auteur jusque dans les années 1980-90, ces tout derniers livres ont gardé la trame sensible ; le neutre même de la personne qui relate (on, il), l’indéfini des situations de l’existence collectées (ça, cela), ne signalent plus que le fonctionnement des choses du monde, qu’il faut garder à l’œil, mais qui ont tôt fait de s’effacer devant le vif, l’affect, les humanités de toutes sortes qui y prennent voix.

À ce poème ainsi délivré, il faut tout de suite la morsure de « l’ange » ouvrant les premiers dizains de Ça recommence, Jean-Jacques Viton conviant le lecteur à le suivre en un « kitsch onirique » que n’aurait pas désavoué Walter Benjamin :

voilà  voilà   ça recommence
on l’imagine   on arrive à le voir
il quitte l’endroit où il se trouvait
il se poste ailleurs  étagère  commode  table
il est vivant  c’est un ange   ailes repliées
coudes au torse   bandonéon à la poitrine

[...]

lèvres entrouvertes  épaisses   rouges
et ses deux ailes  ni obliques   ni verticales
on ne sait si elles le maintiennent debout
ou   si mortellement fichées dans son dos
elles lui donnent cette intense expression d’attente

C’est l’amour bien sûr qui guide ces vers segmentés dans le dialogisme du poème :

elle a murmuré  aimez-moi
je ne suis pas une bête  même si je travaille
à devenir cette bête   muette et terrassée
qui dort au-dedans de moi
magnifique   va  va  va  où je vais
traverser une fable   haut et bas ensemble

Dès lors, l’humour – « la syntaxe c’est pas du raisin » – ne peut être conjoint à la création que par l’effraction – « on revient habiter là où le monde dort ».

Mais le poète Viton ne sait que trop que le monde (normal, s’entend normatif) ne dort pas. Résonne cet avertissement d’après « l’ange » :

prenez garde à ce qui est beau à couper le souffle
même les panneaux   les affiches rigides
les pancartes d’expositions indiquant les parcours
obligés  nécessaires  pour aboutir à une relation
comme histoire du rire   de la fuite   de la colère
de la peur   du mauvais   du caché   de la honte

C’est que le monde porte en lui de « sinistres allumeurs de flambeaux ». Aussi le poète enchaîne les prises de vue et de parole dans la cité pour guetter et quêter, car « l’oubli est ce qui rend tout le passé latent ».

Par un fin glissement de sens, il n’en conclut pas moins que « l’oubli rend le temps ineffaçable » en évoquant avec émotion « ses morts ». Tout le grain de cette écriture par images juxtaposées, précipitées, jaillit alors à nu de la « table de montage » du poème : « comment dire/ autrement   une simple photo de son visage le transporte en entier à travers toute la vie ».

Car le sens ne naît que de regarder là où le poème nous mène :

C’est une mise en place de situation
où irons-nous  où finirons-nous par aboutir
au pays de l’oiseau où tout peut arriver

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Jean-Jacques Viton, Ça recommence, avec trois photographies de Marc-Antoine Serra, P.O.L., 96 p., 9 €.

Voir ici sur le site de l’éditeur.

Et ici sur le site Non fiction un entretien très vivifiant réalisé par Frank Smith, où Jean-Jacques Viton marque ses distances avec certains procédés de la poésie du contemporain.

 

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