L’épopée de la poésie contemporaine (1): Pierre Vinclair

Et si plus que jamais, la poésie devait se réapproprier l’épopée de nos vies ? En formant plus que le vœu, la promesse, de jeunes poètes contemporains renouent avec l’expression épique, bien que de manière distincte. Première contribution avec Pierre Vinclair, qui vient de faire paraître « Le Cours des choses » aux éditions Flammarion.

Le réalisateur et théoricien du cinéma Jean Epstein nous a pourtant mis sur la voie dans L’Intelligence d’une machine (1946). C’était à propos du cinématographe et il écrivait qu’« il n’y a pas plus de réalité dans les aspects matériels [de la vie] qu’il n’y en a dans les apparences spirituelles […] on passe mécaniquement des premières aux secondes, ou vice versa, par de simples contractions ou extensions du temps ».

À force de dualités résorbées, la fulgurante redéfinition – artistique – de la notion d’espace-temps à laquelle est alors parvenu Jean Epstein pour le cinéma vaut tout autant pour la poésie, pour le mouvement qui en transfigure l’écriture. Comme ici, dans ces simples lignes, Pierre Vinclair :

                                                                                       Demain
                                                                                  encore se lève ?

Le mouvement rythmique de ces lignes, ou plutôt de ce vers, puisque la coupe exalte la continuité syntaxique du groupe de mots ainsi constitué, est celui même de l’espace-temps de la création poétique : son horizon d’attente est réduit à rien, à un mince signe interrogatif, que va lever l’alchimie du poème. L’effet de saisissement est d’autant plus fort qu’il s’agit des premiers mots d’un livre de poèmes de 210 pages intitulé Le Cours des choses, où il est donc d’emblée signifié que l’on ne sera ni dans un temps calendaire, donné et repris tout à la fois, au risque d’être effacé, ni dans un espace simplement restitué à partir duquel les choses s’ordonnent, se rangent.

vinclair
Né en 1983, Pierre Vinclair a écrit une bonne douzaine de livres (roman, essai, poème) en une petite décennie. Avec Le Cours des choses, il continue d’élaborer une geste épique d’une ampleur assez inédite pour la poésie contemporaine de langue française. Après Tokyo où il a séjourné (il est l’auteur d’une version moderne du Kojiki, le plus ancien livre japonais), c’est de Shanghai qu’il éprouve dans ce nouveau livre l’Histoire de notre monde, dans sa dispersion vertigineuse depuis les terribles embrasements du siècle passé.

Même s’il paraît défiler à des hauteurs stratosphériques – celles « des immeubles miroirs où vient se refléter le vide » –, nul doute que son ailleurs au monde, dans le monde, est le nôtre. Au reste, des personnages sont bien présents pour nous le rendre familier : Petit-Saule, ou ici Bouton-de-fleur :

                                                                                                                 Regarde, dit
                                                                                                           Bouton-de-fleur
                                                                           par la fenêtre                        on voit
                                                                                 la tour nouvelle en construction
                                                                           le chantier où mon frère     travaille
                                                          au pied de l’immense pinceau
                                          un manche à la nuit barbouillée

                                                                              où les néons

                                          dilatent tous les yeux
                                          comme des explosions de verre – bientôt
                                                                      nous serons à la verticale
                                                                           frères de la Terre

                                                                                   couchée dans les images
                                                             qui nous mesurent et nous achèvent

                                                                                              (l’année touche à sa fin)

                                                                                                        qui nous achètent.

Pris dans la gigantesque et immémoriale toile de la Chine, le poème trouve à dire son aventure qui s’ignore « encore ». Le gouffre d’être au monde y oscille entre béances intérieures, dans les trouées des vers sur la page, où fleurissent les idéogrammes, et une foule nombreuse comme saisie aux pieds de l’Histoire, qui hante ce livre. Cet incessant va-et-vient des vies narrées par Pierre Vinclair, surtout celles qui lui sont proches, emporte la bataille sur les monuments de ruines passées et à venir. Tout simplement parce que l’Histoire, en Chine et partout ailleurs, ne leur en élèvera jamais.

Aussi Le Cours des choses, tel qu’il le pressent, est-il toujours au bord des lèvres, leçons (confucéenne comprise) bien ravalées pour que surgissent, physiquement, les vies (la sienne en premier lieu) que le poète lui prête. Le poème serait-il, à la face du monde, le haut-le-cœur le plus facétieux qui se puisse aujourd’hui imaginer :

[…]
lit vers l’ouest – à regarder

tous ceux qui pénètrent le jour
par les sous-sols –

je ne lèverai pas la tête

fatiguée de visions, le soleil m’apparaît sans
les vagues promissions, déplié, que la nuit peut nouer
dans le bleu-gris des rêves, déposées sous la peau étourdie
(– quoi ? y a-t-il encor ce que l’on appelle « les rêves » ? Et
« la nuit » ? « soleil », « les nœuds », « la peau » ?), soulagé :
je n’entends plus la voix mouillée de ceux qui pleuraient hier
au milieu des klaxons, se jetaient sous les roues et dont les os
craquaient, osselets, récitant
                leurs articulations anciennes –
                                                                               ils tenaient à
                   leur propre plainte au lieu
et poétiquement […]

Pierre Vinclair, Le Cours des choses, coll. « Poésie », Flammarion, 216 p., 18 euros, 2018.

Prochain auteur : Yann Miralles.

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