Mourra, mourra pas, la poésie contemporaine?

«Crachée, vomie, rejetée», la poésie en ce début de XXIe siècle, comme le prédisait Robert Desnos, et en premier lieu par les poètes eux-mêmes?

«Crachée, vomie, rejetée», la poésie en ce début de XXIe siècle, comme le prédisait Robert Desnos, et en premier lieu par les poètes eux-mêmes?

Moquée à tout le moins, c'est sans aucun doute, depuis la perte d'influence, après guerre, du surréalisme d'André Breton. Mais il y a autour de la poésie comme un malentendu, qui vaut paradoxe : jamais on aura (autant) célébré si exquis cadavre.

Malicieusement, on pourrait presque appliquer à la poésie dite contemporaine, si ce n'est le procédé (quoique l'alchimie...), du moins la datation chronologique par carbone 14 en archéologie. On obtiendrait ainsi en histoire de la poésie un before present, comme disent les scientifiques, aidant à remonter le temps à partir de l'extinction (plus ou moins volontaire, moins que plus) de ce dernier véritable mouvement artistique d'ampleur, autour des années 50-60, que fut le surréalisme. Le reste, jusqu'à nos jours, relevant peu ou prou du contemporain. L'effet induit insidieux (injuste, voire franchement absurde ?) serait de telle façon de placer le curseur symbolique du présent résolument dans le passé, autrement dit de faire définitivement de la poésie une histoire du passé.

Certes, l'analogie est outrée. Mais quand bien même on penserait exactement le contraire (soit, en étant en poésie sur le qui-vive !), force est de constater qu'on n'échappe généralement pas à cette approche toute rétrospective de la poésie. Ainsi, l'avènement du IIIe millénaire a apporté son gotha de célébrations, avec cet exercice privilégié en matière de poésie : les anthologies. Chaque enseigne tressant sa sélection maison de poètes en forme de digest. Au milieu de tout ce déballage vainement dispendieux, il y eut, divine surprise, un essai qui moqua la moquerie : Célébration de la poésie, d'Henri Meschonnic. Et, docte surprise, un Dictionnaire de poésie, dirigé par Michel Jarrety, qui fit utilement le point sur notre savoir en poésie (entendez, laissant un peu de marge à notre «non-savoir»).

Si puissant est le charme du lamento rituel (ou autre oraison) émanant de notre contemporaine absente, au cadavre si exquis, qu'il faut trouver manière à se désenvoûter, régulièrement ! On peut y procéder simplement en se tournant du côté de la réception des œuvres où nichent bien des idées reçues. Par exemple, sur «l'épineux» (et serinant) sujet de la place réservée aux poètes et à la poésie de nos jours, rien n'indique comparativement que celle que leur ménageait la «société des lecteurs» du XIXe siècle (du temps des cénacles) était particulièrement enviable. Des études socio-littéraires attestent même une certaine immuabilité sous le ciel poétique (voir le site du sociologue Sébastien Dubois http://pagesperso-orange.fr/lepaysagedelapoesie/presentationprojet.htm). Au temps des grands mouvements si novateurs de la poésie française (romantisme, symbolisme), on ne lisait pas davantage les poètes que de nos jours. Certes, on pouvait compter sur un cercle de «connoisseurs», rompus aux arts poétiques (et notamment, au procédé du «vers»). Mais ce lectorat n'était en rien ménagé par les poètes, bien au contraire. Et vice versa. Comme de bonne guerre.

C'est cette tradition de dispute, de révolte et d'humour, qui n'est en rien l'apanage de la modernité, qu'Henri Meschonnic a conviée dans son brûlot, Célébration de la poésie, où il se livre sans retenue à un beau feu de joie avec la production poétique contemporaine, argumentant in fine : «La critique n'est pas destructrice, comme certains le croient, elle est fondatrice, au contraire. Elle tient de l'utopie.»

C'est exactement dans cet esprit que je me propose de faire une suite de billets sur la poésie contemporaine.

 

(1) Le poème «Art poétique», de Robert Desnos, a été publié dans Destinée arbitraire, Poésies/Gallimard : «Mais baisée dans tous les coins/baisée enfilée sucée enculée violée/Je suis le vers témoin du souffle de mon maître». Il s'agit d'un des derniers poèmes qu'il écrivit avant son arrestation (en tant que «philo-youtre», dixit Céline) et sa déportation à Buchenwald, puis au camp de Terezin, où il périt.

(2) Célébration de la poésie, Henri Meschonnic, Verdier poche.

(3) Dictionnaire de poésie de Baudelaire à nos jours, dir. Michel Jarrety, PUF.

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