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Le Club de Mediapart sam. 30 avr. 2016 30/4/2016 Édition de la mi-journée

Michel Butor, poète épique à l'âge fissile

Michel Butor se moque du monde, littéralement. Et on aurait tort de prendre cela à la légère : cela représente pas moins de 2000 titres d’œuvres dans sa bibliographie. Par où donc prendre cet auteur ? Eh bien, par le poète, à Lodève précisément, où il est l’invité du festival Voix de la Méditerranée.

Michel Butor se moque du monde, littéralement. Et on aurait tort de prendre cela à la légère : cela représente pas moins de 2000 titres d’œuvres dans sa bibliographie. Par où donc prendre cet auteur ? Eh bien, par le poète, à Lodève précisément, où il est l’invité du festival Voix de la Méditerranée.

La sienne en propre, cela ne se peut, ce serait s’en abstraire, mais reste que l’on est toujours tenté de saisir la totalité d’une histoire, celle d’un auteur par exemple (ah les beaux jours de la biographie...). Mais si l’âge moderne ne nous avait pas appris (chèrement) qu’il ne fallait plus feindre de croire et de faire croire à de telles illusions forcément fabriquées, y compris et surtout peut-être en « littérature », Michel Butor serait là pour nous le rappeler.

A-t-on vu auteur plus délibérément brouiller les frontières entre les genres littéraires ? À tout le moins, c’est un cours aux reflets changeants, aussi vif qu’un fleuve jusqu’à plus soif abreuvé d’affluents qu’offre depuis plus d’un demi-siècle à ses lecteurs Michel Butor.

De quelques éclats de l’œuvre miroir, il apparaît dès les débuts que le poète était trop solaire, vif argent, pour accompagner les prétendues « années noires » du surréalisme. D’autres ont mené cette aventure dans laquelle ils se sont reconnus (Duprey, Rodanski, Tarnaud...), et dont les œuvres nous parviennent à contretemps : c’est-à-dire contre les époques, dans le temps (voyez aussi Ghérasim Luca...).

Bien que Butor lui-même rechigne à trop y être associé, ce « turbo-prof » de l’ère moderne (par-dessus les océans) passe alors par le Nouveau Roman. Il y laisse des titres connus de tous (La Modification...). Et bien d’autres « matriciels », fécondés à coups de procédés, pour fondés qu’ils soient (Raymond Roussel à la rescousse), qui finissent bien d’égarer (hors les traces « sûres » que sont paradoxalement Le Génie du lieu, La Rose des sables).

Moins visibles, plus profonds, il y a ces formidables liens d’amitié, sources de correspondance inépuisable qu’il tisse avec Georges Perros, Jean Roudaut. C’est-à-dire ceux-là mêmes qui ont toujours perçu le poète en lui. C’est ce Michel Butor là qui doit nous être infiniment précieux. Pour au moins deux motifs essentiels, imbriqués.

En effet, tout laisse à penser que ce poète intenable, au parcours si imprédictible, et si peu soucieux de justifier théoriquement son geste créatif, échappe à l’histoire contemporaine de la poésie en langue française si conceptuelle, dans la saisie de la conscience d’elle-même.

C’est que le poème de Michel Butor est épique, sans attaches particulières dans l’espace de la langue qui ne soient aussitôt répercutées par la vision. Comme son ami Georges Perros, il est de ces rares poètes de la « non-personne », à laquelle assigne le récit à la 3e personne du pronom personnel « il/elle » le linguiste Émile Benveniste, qui rouvrent le poème des « trouvrailleurs », Apollinaire, Cendrars.

La subjectivité n’y est de mise qu’à l’expérience de l’extériorité du monde, d’autrui. Pour autant, il ne cède en rien à l’éloquence imitative de la nomination. Voici deux poèmes extraits d’Avant-goût IV, qui parut initialement aux éditions Ubacs, en 1992.

In memoriam Blaise Cendrars
(Une main de cendres)

L’inévitable mégot collé à gauche sur la lèvre, du côté du bras valide le substitut de la main perdue.
Écrire avec de la fumée.
Souvent ce sera comme avec la fumée d’une cigarette mal éteinte, écrire avec la puanteur d’un cauchemar dont on ne parvient pas à se défaire,
mégot-vermine que l’on ne se décide pas à écraser ou arracher parce qu’il faut bien qu’il y ait encore quelque braise cachée qui pourra faire couver le feu sous les ordures,
et un jour ce sera le grand incendie nomade qui vous emportera dans ses brûlures tendres.
Le chapeau de l’aventurier, mais comme si c’était un déguisement, faiseur de livres se rêvant bookmaker,
mais d’un champ de courses qui serait l’Atlantique et ses rives, d’une loterie qui serait la vraie roue de Fortune,
le chapeau couleur de muraille pour se glisser dans les ruelles, les cales de la vie d’autrui.
Et le col impeccablement blanc, la cravate serrée, car on est un dandy aussi,
car si réussi que soit le mimétisme, même si l’on vous prend presque pour un aventurier,
un légionnaire, un journaliste, un gitant, un chercheur d’or, un Suisse, un Parisien, un Brésilien, un tricolore,
il faut bien marquer qu’on est autre, un pseudonyme, un pseudanthrope, d’aucun milieu ni d’aucun monde, n’importe où hors de votre demi-monde.
L’œil étonné cherchant de l’autre côté de l’horizon ce qui manque au monde pour être entier,
cette main dont l’absence brûle, dont les doigts de fumée cherchent le cœur perdu.

 

In memoriam Jonas
(Un chien)

Le lendemain du passage d’une émission télé
pour grand public intitulée trente millions d’amis
consacrée aux animaux des gens un peu notoires ces jours-là
au cours de laquelle il s’était ridiculisé
en tombant à l’eau depuis une barque à l’imitation
presque de son prophète patronyme au marineland d’Antibes
non devant la baleine mais parmi les dauphins
qui le terrorisaient dans leur bassin-amphithéâtre
comme nous parcourions le matin à notre habitude
chaque fois qu’il était possible dans ma vie de circulations
les sentiers du mont Boron au-dessus des Antipodes
notre maison à Nice parmi les pins parasols à cigales
ou les mimosas en neige de miel avec soudain le bleu de la mer
entre les branches comme dans un tableau de Cézanne
un garçon d’une huitaine d’années donnant la main à son père
s’est écrié enthousiasmé c’est Jonas papa je t’assure
que c’est Jonas et le brave bâtard de frétiller
tel un littérateur déjà d’un certain âge au retour
de sa première interview devant les caméras

(poèmes extraits d’Avant-goût IV, Ubacs, 1992, 1re publication)

On peut se reporter au site personnel de Michel Butor où figurent nombre de ses poèmes écrits au jour le jour : ici.

Le Festival Voix de la Méditerranée à Lodève a lieu du 16 au 21 juillet. Le programme, ici.

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Tous les commentaires

C'était le 19 janvier 2013,

Michel Butor était l’invité, samedi dernier, de la Maison de la poésie, dans le cadre 
de la manifestation « les Géants 3 », comprenant Charles Juliet et Franck Venaille.

Venant à rebours de l’agitation médiatique et de la cacophonie actuelle, le cycle « Figures d’Humanité » s’est clos en beauté, avec Michel Butor (quatre-vingt-sept ans), dont la ressemblance avec Jean Jaurès était troublante. Un Jaurès à barbe blanche, d’une douceur et d’une humilité renversante, expliquant pourquoi ­
« l’Humanité n’existe point encore, ou… existe à peine...

Bonjour Patrice Beray : ce jour - voir par ailleurs -, je n'ai pas voulu manquer votre billet sur Michel BUTOR, dans le piège duquel ont dû tomber les spectateurs de la Maison de la Poésie qui le découvraient ce jour-là. Ce jour-là, comme l'indique l'extrait d'un article de Guillaume Chérel, produit pour les Amis de l'Humanité, était la dernière conférence d'un Cycle débuté à la Maison de la Poésie en septembre/octobre 2009 (150 è anniversaire de la naissance de Jaurès). Comme pour ses prédecesseurs, le sujet était ....la phrase du fondateur de l'Huma, ci-dessus, s'achevant par ...existe à peine...

..Et sereinement, il remplaça le mot conférence par causerie Et à 5 minutes de la fin de sa.. causerie, il n'avait toujours pas évoqué Jaurès...L'humanité n'était-elle pas le sujet. Alors, il la fit défiler à compter d'avant la guerre du feu : amusant (au début), surprenant, voire agaçant (lui, imperturbable). Jaurès fut très vite cité, comme un ouvreur et le 20è siècle coupé en deux : devant la cacophonie de toutes ces communications allant crescendo !

20ème ? l'humanité ? Jusqu'en 50/55, on arrivait à se parler...Depuis, on ne comprend plus rien....D'où la nécessité des écrivains et des poètes !!!

Etonnant poète méconnu (effectivement, il a un "aspect" école buissonnière). De mémoire il loge dans une maison - à l'écart - à la frontière, pès de Genève..;

Le lendemain, je découvrais (ai pu échanger qq phrases avec lui) que la question était l'humanité. Alors en 1850, on en était bien à l'esclavage,- à l'expo de 1900, était bien montré dans cages un ou des calédoniens ?. Alors voilà, ..c'est Butor;

Hier s'achevait le Festival Voix de la Méditerranée à Lodève. Si l'an dernier, vous paraissiez avoir rencontré des contretemps, cette année, ses adeptes en parleront encore longtemps (bien aimé, le fleuve abreuvé d'affluents). petite confluence "à venir"

 


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