L'écart absolu de Jean Benoît

Et il faut donc que celui-ci aussi s'éteigne: le concepteur et confectionneur d'objets d'art, sculptures, costumes, Jean Benoît, en a ainsi «fini avec la vie»* vendredi 20 août, à Paris.

Né en 1922, à Québec, il s'était installé à Paris dès l'après-guerre avec sa compagne adulée (et peintre) Mimi Parent. Et, non que l'histoire se répète, mais ils furent quelques-uns à s'y reconnaître, il y eut donc la rencontre décisive d'André Breton.

L'exécuteur testamentaire, Paris, 2.12.59 L'exécuteur testamentaire, Paris, 2.12.59

En décembre 1959, c'est Jean Benoît qui conçoit et «interprète» dans l'appartement parisien de Joyce et Sam Mansour le fameux cérémonial de L'Exécution du testament du marquis de Sade. Comme le relatent Adam Biro et René Passeron (1), Jean Benoît clôt sa «performance» en s'appliquant au fer rouge les quatre lettres SADE.

Dans son très beau livre, Une révolution du regard (2), Alain Jouffroy revient longuement sur la portée de cet acte, en magnifiant l'énergie intacte jusqu'à la mort de Breton des secrets du surréalisme. Ce que José Pierre condense rétrospectivement: «Ainsi l'œuvre d'art engendrée par l'érotisme devenait-elle à son tour porteuse d'érotisme – porteuse de ce constant défi qu'à travers les rougeoyantes ténèbres de la sexualité – à travers le désir de l'homme pour la femme et de la femme pour l'homme – se portent la vie et la mort.» (3)

Bien que distingué par Breton, dans la lignée de la dernière exposition internationale surréaliste de 1965, Jean Benoît va cultiver cet «écart absolu» prôné par Charles Fourier: «Il fallait adopter le doute actif, et procéder par écart absolu. Colomb pour arriver à un nouveau monde occidental adopta la règle d'écart absolu, il s'isola de toutes les routes connues, il s'engagea dans un océan vierge, sans tenir compte des frayeurs de son siècle: faisons de même, procédons par écart absolu» (texte de 1835 de Fourier, La Fausse Industrie..., repris par Breton dans Perspective cavalière).

Hors ses participations à des manifestations collectives (expositions, revues...), il fallut attendre 1996 pour que Jean Benoît se décide à une première exposition individuelle. Laquelle fut saluée par un ouvrage aux éditions Filipacchi signé par son amie et complice Annie Le Brun, retraçant l'ensemble de son œuvre.

Scène mythologique (détail 1er plan), 1991 (bois) Scène mythologique (détail 1er plan), 1991 (bois)

L'an passé, Jean Benoît avait exposé à l'espace Berggruen, à Paris, entouré d'œuvres de sa compagne disparue en 2005, Mimi Parent.

Ce créateur qui se moquait bien d'être artiste avait une «palette» considérable. Les motifs les plus bruts, les plus hantés pouvaient guider ses gestes, comme les plus subtils, minutieux, rendus légers, semblables à la plume qui effleure pour toujours en se posant.

 

Collier à la Médicis (plumes) Collier à la Médicis (plumes)

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* Selon les mots mêmes de François-René Simon.

(1) Adam Biro et René Passeron, «Dictionnaire du surréalisme et de ses environs», Office du livre, Fribourg (Suisse), et Presses universitaires de France, Paris, 1982.

(2) Une révolution du regard, Gallimard, 1964.

(3) Archives du surréalisme, Actual, Gallimard, 1990.

Voir aussi ce site Zazie.

J'ajoute ce lien vers le site Arcane 17 qui présente un texte de François-René Simon sur Jean Benoît.

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