Le discord de la poésie contemporaine (0 BP)

Soit, comme préalable à la poésie contemporaine, un groupe de poètes, mis sur la voie par d'autres téméraires explorateurs, pour qui la pierre philosophale se confond avec la pierre de touche du langage : pour eux, l'image verbale est auditive avant que d'être visuelle.

Soit, comme préalable à la poésie contemporaine, un groupe de poètes, mis sur la voie par d'autres téméraires explorateurs, pour qui la pierre philosophale se confond avec la pierre de touche du langage : pour eux, l'image verbale est auditive avant que d'être visuelle.

C'est à cette geste des surréalistes, car il s'agit bien d'eux, d'où «gicle à caillots criards sous leur poignard la vieille poitrine ontologique», qu'Armand Robin fit écho en ces termes, marquant pour ainsi dire l'an 0 before present (BP) de notre facétieuse contre-archéologie de la poésie contemporaine :

«Je songe qu'il y eut une fois une terre à surréel : la pensée, sans y penser, y vécut son état ; la rose, dès frôlée, donnait comme rosée son image absolue sans que rien dans le monde ou dans l'âme s'étonnât...»

Pour autant, le poète Armand Robin, que l'on écoute, n'était pas surréaliste. Son «songe» le portait à un «plus vrai songe», qui se poursuit ainsi : «Le monde populaire est à la veille d'accéder au poème (...) des hommes venus des pauvres grimperont sève par sève dans la substance, prendront l'être au cœur ; cette surréalité que nous portons tous douloureusement en nous, ils la délivreront et ce sera naturelle réalité...» Et son attention poétique englobait également Péguy, Claudel, Valéry et jusqu'à ses proches contemporains, Audiberti, Perros.

On pourrait dire d'Armand Robin, en tant que critique, qu'il pratiquait le «discord», du nom de cette pièce lyrique (descord ou descort, selon les sources) inventée sans doute dans les toutes premières années du XIIIe siècle par le troubadour provençal Raimbaut de Vaqueiras. Outre qu'Armand Robin était lui-même traducteur, il partage plus qu'un air avec ce troubadour tressant son poème en cinq langues et musiques différentes, à l'adresse des autres troubadours ou trouvères (en l'occurrence, français, gascons, italiens, provençaux et galiciens).

Comme me le confiait récemment Jean-Pierre Tardif, poète et responsable éditorial de la revue Oc, ce témoignage lyrique d'une culture essaimante ne renvoie sans doute à aucun dessein d'unité, qu'à une volonté de partage, d'échange, voire de confrontation, de joute verbale (au sens des troubadours, courtoise). A des années-lumière du discord contemporain ? Voyons voir... la suite. La poésie est une histoire d'enfants de chœur qui ont grandi.

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