Faites signe, Stanislas Rodanski

Qu'il aille donc en paix, là où il se trouve, celui qui a intitulé pour jamais et à toujours un de ses livres Requiem for me ! Mais en paix avec lui-même, vraiment ? En faisant de son vivant son propre éloge funèbre, à la manière de quelque message distordu d'outre-tombe ?

Qu'il aille donc en paix, là où il se trouve, celui qui a intitulé pour jamais et à toujours un de ses livres Requiem for me ! Mais en paix avec lui-même, vraiment ? En faisant de son vivant son propre éloge funèbre, à la manière de quelque message distordu d'outre-tombe ?

À moins qu'il n'ait voulu retourner ironiquement sur lui-même l'adresse béate du requiem, afin de mieux hanter les mémoires, qui se verraient soudain au miroir confondant de la sienne.

Légende insaisissable de la poésie de l'après-guerre (1927-1981), Stanislas Rodanski ne peut transparaître qu'à la condition expresse de renverser l'imagerie romantique. Ce fantôme-là ne vient pas hanter les mémoires des vivants parce qu'ils n'auraient pas manifesté à son endroit les derniers égards dus à sa personne. Non, il était déjà lui-même devenu suffisamment fantôme de son vivant pour ne plus en attendre, d'aucune sorte.

Légende, donc. Et question subsidiaire alors, la plus importante, en quoi serait-elle écrite ? En clair, en quoi elle nous regarderait cette œuvre, qui n'émarge pas dans les recensions les plus récentes, les plus complètes de la poésie écrite en langue française ?

Si questions il y a, rien de tel que de les passer au « fanal Rodanski » selon le beau mot de François-René Simon, à qui on doit cette parution de Requiem for me, aux éditions des Cendres.

Loué dans les années 1970 sur le mode d'une exemplarité en matière de retrait (à la vie sociale), de silence (dans son œuvre), Stanislas Bernard Glücksmann, dit Rodanski, n'en a pas fini d'échapper aux figurations reçues, comme on dit des idées.

En 1947, alors qu'il fréquente les surréalistes, c'est lui qui trouve le titre de la première revue surréaliste d'après-guerre, Néon : « N'être rien Être tout Ouvrir l'être Néant ». S'ensuit peu après une exclusion du groupe réuni autour d'André Breton pour « activité fractionnelle ». Dès lors, son existence rime avec errance, d'arrestations en internements. C'est durant un long internement à Villejuif qu'il écrit ses grands textes.

Parmi ceux-ci, Requiem for me (« roman détective », disait Rodanski) est de la veine de La Victoire à l'ombre des ailes, ce poème d'aventure sans égal dans la poésie de langue française, dont François Di Dio aux éditions Le Soleil Noir se fit le premier éditeur en 1975 (avec une superbe préface de Julien Gracq).

À nouveau interné à Lyon, fin 1953, sur intervention de sa famille, à l'hôpital Saint-Jean-de-Dieu, le poète ne sort pour ainsi dire plus de cet « asile ».

Dans sa préface et la notice biographique de Rodanski, François-René Simon fait un sort à la représentation d'un enfermement volontaire de sa part.

Et il a raison : il importe plus que tout de savoir d'où l'on nous fait signe. Fût-ce pour comprendre que, pour certains, l'énergie de vie peut être condamnée à finir plus vite de hanter ces cercles, ces creusets, ces années heureuses et moins heureuses, qui sont le lot de tous ceux qui y gravitent sans tomber. Comme un avant et un après la vie dans la vie.

Mais ainsi, d'où il fut, ce signe du poète n'en reste pas moins à tous adressé.

 

Chaque soir

J'ouvre ma porte à tous venants

Je suis menacé :

 

C'est le Déluge.

 

On frappe

Un coup dans l'eau de l'épée

Le fauve se marche sur la queue

En connaissance de cause.

 

On frappe à mes tempes

Qui vive ?

Moi

Qui ? Moi

Toi

 

(« Visitation », dans La Montgolfière du Déluge)

 

Stanislas Rodanski, Requiem for me, Éditions des Cendres (18 €), 8, rue des Cendriers, 75020 Paris.

Aux éditions Christian Bourgois, Écrits, 1999.

Aux éditions Deleatur (coll. « Première personne », de J.-E. Veuillet), La Montgolfière du Déluge (1991), Journal 1944-1948 (1991).

Sérigraphie de Jacques Monory pour La Victoire à l'ombre des ailes.

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