Patrice Beray
Journaliste, auteur
Journaliste à Mediapart

226 Billets

1 Éditions

Billet de blog 26 nov. 2014

Patrice Beray
Journaliste, auteur
Journaliste à Mediapart

Il pleut autour de Vaduz, Bernard Heidsieck...

Du moins, c’est ce que crachait le bulletin sonore du samedi 22 novembre, où il était question de la disparition du poète de Vaduz et de ses alentours, Bernard Heidsieck.

Patrice Beray
Journaliste, auteur
Journaliste à Mediapart

Du moins, c’est ce que crachait le bulletin sonore du samedi 22 novembre, où il était question de la disparition du poète de Vaduz et de ses alentours, Bernard Heidsieck. Le reste n’est que littérature, dont n’ont que faire la pluie et le beau temps du poème, puisque rien ne s’y est jamais accompli de la sorte qu’il n’en parviendrait soudain plus rien, sitôt accompli.

Du moins, c’est l’idée, l’intuition de Bernard Heidsieck (né en 1928), l’un des inventeurs de la poésie dite « sonore » dans l’immédiat après-guerre avec François Dufrêne, Henri Chopin, Brion Gysin. Et cette idée – toute dans le besoin de lire debout (pour soi-même) et à haute voix (pour un auditoire) – est aussitôt devenue une pratique, largement partagée aujourd’hui avec le poème. Qu’on en juge à ces mots d’Heidsieck en 1982 sur le « poète sonore » :

« Son propos est de lutter, physiquement, avec son œuvre, avec son texte, seul, face à un public. De la revivre, de le réinvestir, chaque fois, lui-même, hors de toute théâtralité, hors de tout esthétisme. De se l’incarner jusqu’au bout des ongles... mais jusqu’au coin des lèvres, aussi.

Beaucoup plus proche, à ce titre, de l’esprit de la “performance” que de celui du concert. »

Cette pratique de lecture du poème, sinon performée, du moins partagée, y a tant gagné en peintures de guerre, devenant presque l’ultime représentation de la poésie en places publiques, qu’on en oublierait (et on les oublie) ces farouches initiateurs en la matière qu’ont été les poètes « sonores ».

Pour l’essentiel, ces poètes qui ne viennent pas de nulle part, ou d’un Vaduz aux bibliothèques exemplairement dévastées, s’engouffrent dans l’immédiat après-guerre dans les brèches ouvertes dans la littérature toute faite, aussi savante, aussi brillante soit-elle, par Antonin Artaud, tant du côté du langage (pour le travail sur la diction) que de celui de la scène (paroles en actes, en gestes).

À bien des égards, ce chemin est passé par l’underground qui est l’autre face, avancée, exposée, de l’occultation du surréalisme dans les premières décennies de l’après-guerre. Au « tout-image » surréaliste, ils auraient substitué un « tout-son », et surtout une soif qui leur est propre de relation « directe » entre le poète et l’auditoire. Ainsi, le festival Polyphonix a su capter durant des années cette soif de « poésie directe » comme l’a appelée Jean-Jacques Lebel, qui a peut-être tissé le seul lien véritable entre la poésie de langue française et la Beat Generation américaine, la poésie débordant du livre pour investir les « arts poétiques » (arts plastiques, musique, danse, théâtre), selon le mot de Patrick Beurard-Valdoye. Le poète beat John Giorno, proche de Burroughs et de l’underground new-yorkais (cité ci-dessous par Jacques Donguy), traduit parfaitement l’état d’esprit dans lequel se saisissent ces pratiques de la poésie « sonore » aux cut-up :

« La dernière chose qu’on pense à faire est de lire un livre. On regarde la télévision, on écoute un 33 t, on allume la radio, on met une cassette vidéo, ou on parle à quelqu’un au téléphone, ou on est ivre de fatigue, ou on va voir une performance, ou on va se coucher et on rabat les couvertures sur sa tête, ou encore on passe une nuit blanche. Le problème, pour les poètes d’aujourd’hui, est de s’entraîner et de retrouver les nouvelles formes pour exprimer cet état d’esprit quotidien. J’ai le sentiment que ce processus est inhérent à la possible qualité du poème. »

C’est tout naturellement que les « poèmes-partitions » de Bernard Heidsieck sont édités dans les années 1970 à l’enseigne du Soleil noir, dernier pôle magnétique actif d’un surréalisme passé de l’autre côté de l’horizon (avec Claude Pélieu, Ghérasim Luca...).

Dans le contexte de l’existentialisme sartrien, Georges Bataille avait brandi « l’expérience intérieure » en exact « contraire de l’action ». À sa façon, Bernard Heidsieck s’est attaché à résoudre cette dualité, prônant dès les années 1960 une « poésie action ». En ces termes-ci, cités par Jean-Pierre Bobillot :

« Car “lire” en public, c’est se soumettre à certaines lois draconiennes. C’est comprendre et accepter les exigences – sans cesse renouvelées – du phénomène et de l’aventure qu’il implique. S’il consiste, en effet, à ARRACHER le texte à la page, à le décoller du papier, de ce support, lourd de tant de siècles, pour le projeter sur un auditoire dans l’instant et sur le vif (et les lois qui régissent un enregistrement au magnétophone sont rigoureusement les mêmes), c’est dans cet instant même et dans le vif de cette “lecture” projetée, c’est devoir ABSOLUMENT prendre conscience de l’espace et de la durée dans lesquels va et doit venir précisément s’inscrire ladite “LECTURE” (...)

En somme, c’est agir le texte de l’intérieur. L’occuper, de l’intérieur, pour le catapulter. C’est devoir parvenir à le rendre non seulement audible pour le public, bien évidemment, mais de surcroît le lui rendre concrètement “visible” (...) »

Parmi les œuvres marquantes de Bernard Hiedsieck, il faut citer Vaduz bien sûr (Al Dante, avec CD), Canal Street (Jean-Michel Place, avec CD) et surtout Respirations et Brèves rencontres (Al Dante, avec CD), livre et enregistrement comme autant de conversations avec des interlocuteurs interpellés, mais sans retour, grands absents, grands vivants de la « littérature » (de Schwitters, Hausmann, Cummings, entre autres, à... Valéry, Colette, Emmanuel...). Sur Bernard Heidsieck, signalons l’indispensable ouvrage de Jean-Pierre Bobillot, Bernard Heidsieck – poésie action (Jean-Michel Place, avec CD, 1996). De même que de Serge Martin, La Poésie à plusieurs voix (Armand Colin, 1997), qui réunit des poètes contemporains, dont Heidsieck.

Voici une vidéo où Bernard Heidsieck explique ce qu’est pour lui la « poésie sonore ». On notera en toute fin, une intervention de Bernard Noël (curieusement épinglé en Jean Giono), marquant en quelques mots choisis ce retour de la lecture « à haute voix », déjà pour soi-même...

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Les Chinois défient la répression dans la rue sur l’air de «L’Internationale»
Le mouvement de protestation contre les mesures anti-Covid s’est étendu ce week-end à l’ensemble de la Chine. Plus d’une cinquantaine d’universités se sont également mobilisées. Des slogans attaquent le Parti communiste chinois et son numéro un Xi Jinping. Une première depuis 1989. 
par François Bougon
Journal — Asie et Océanie
« C’est un défi direct à Xi Jinping »
Pour le sinologue Zhang Lun, professeur d’études chinoises à Cergy-Paris-Université, le mouvement de protestation en Chine est dû au sentiment de désespoir, en particulier chez les jeunes, provoqué par les mesures draconiennes de lutte contre la pandémie. Pour la première fois, les nombreuses critiques envers le numéro un Xi Jinping sont passées des réseaux sociaux à la rue.
par François Bougon
Journal — Violences sexistes et sexuelles
Affaire Sofiane Bennacer : la présomption d’innocence n’est pas une assignation au silence
Après la médiatisation de l’affaire, l’acteur, mis en examen pour « viols », et la réalisatrice Valeria Bruni Tedeschi crient au non-respect de la présomption d’innocence. Ce principe judiciaire fondamental n’empêche pourtant ni la parole, ni la liberté d’informer, ni la mise en place de mesures conservatoires.
par Marine Turchi
Journal — Police
À Bure, les liens financiers entre gendarmes et nucléaire mélangent intérêts publics et privés
En vigueur depuis 2018, une convention entre la gendarmerie nationale et l’Agence nationale de gestion des déchets radioactifs permet la facturation de missions de service public. Mais alors, dans l’intérêt de qui la police agit-elle ? Mediapart publie le document obtenu grâce à une saisine de la Cada.  
par Jade Lindgaard

La sélection du Club

Billet de blog
Reprendre la main pour financer la bifurcation sociale et écologique
Attac publie ce jour une note intitulée « Reprendre la main pour financer la bifurcation sociale et écologique ». Avec pour objectif principal de mettre en débat des pistes de réflexion et des propositions pour assurer, d’une part, une véritable justice fiscale, sociale et écologique et, d’autre part, une réorientation du système financier.
par Attac
Billet de blog
À la ferme, tu t’emmerdes pas trop intellectuellement ?
Au cours d'un dîner, cette question lourde de sens et d'enjeux sociétaux m'a conduite à écrire cet article. Pourquoi je me suis éloignée de ma carrière d'ingénieure pour devenir paysanne ? Quelle vision de nombreux citadins ont encore de la paysannerie et de la ruralité ?
par Nina Malignier
Billet d’édition
Bifurquer : le design au service du vivant
15 ans d'évolution pour dériver les principes du design graphique vers une activité pleine de sens en faveur du vivant. La condition : aligner son activité professionnelle avec ses convictions, l'orchestrer au croisement des chemins entre nécessité économique et actions bénévoles : une alchimie alliant pour ma part, l'art, le végétal, le design graphique et l'ingénierie pédagogique.
par kascroot
Billet de blog
Bifurquons ensemble : un eBook gratuit
L’appel à déserter des étudiants d'AgroParisTech nous a beaucoup touchés, par sa puissance, son effronterie et l’espoir en de nouveaux possibles. C’est ainsi qu’au mois de mai, Le Club de Mediapart a lancé un appel à contribuer qui a reçu beaucoup de succès. Nous vous proposons maintenant ce livre numérique pour mettre en lumière la cohérence de toutes ces réflexions. Un eBook qui met des mots sur la révolte des jeunes qui aujourd’hui s’impatientent de l’inaction gouvernementale et qui ouvre des pistes pour affronter les désastres écologiques en cours.
par Sabrina Kassa