Il pleut autour de Vaduz, Bernard Heidsieck...

Du moins, c’est ce que crachait le bulletin sonore du samedi 22 novembre, où il était question de la disparition du poète de Vaduz et de ses alentours, Bernard Heidsieck.

Du moins, c’est ce que crachait le bulletin sonore du samedi 22 novembre, où il était question de la disparition du poète de Vaduz et de ses alentours, Bernard Heidsieck. Le reste n’est que littérature, dont n’ont que faire la pluie et le beau temps du poème, puisque rien ne s’y est jamais accompli de la sorte qu’il n’en parviendrait soudain plus rien, sitôt accompli.

Du moins, c’est l’idée, l’intuition de Bernard Heidsieck (né en 1928), l’un des inventeurs de la poésie dite « sonore » dans l’immédiat après-guerre avec François Dufrêne, Henri Chopin, Brion Gysin. Et cette idée – toute dans le besoin de lire debout (pour soi-même) et à haute voix (pour un auditoire) – est aussitôt devenue une pratique, largement partagée aujourd’hui avec le poème. Qu’on en juge à ces mots d’Heidsieck en 1982 sur le « poète sonore » :

« Son propos est de lutter, physiquement, avec son œuvre, avec son texte, seul, face à un public. De la revivre, de le réinvestir, chaque fois, lui-même, hors de toute théâtralité, hors de tout esthétisme. De se l’incarner jusqu’au bout des ongles... mais jusqu’au coin des lèvres, aussi.

Beaucoup plus proche, à ce titre, de l’esprit de la “performance” que de celui du concert. »

Cette pratique de lecture du poème, sinon performée, du moins partagée, y a tant gagné en peintures de guerre, devenant presque l’ultime représentation de la poésie en places publiques, qu’on en oublierait (et on les oublie) ces farouches initiateurs en la matière qu’ont été les poètes « sonores ».

Bernard Heidsieck - VADUZ (1974) © MisterMmd

Pour l’essentiel, ces poètes qui ne viennent pas de nulle part, ou d’un Vaduz aux bibliothèques exemplairement dévastées, s’engouffrent dans l’immédiat après-guerre dans les brèches ouvertes dans la littérature toute faite, aussi savante, aussi brillante soit-elle, par Antonin Artaud, tant du côté du langage (pour le travail sur la diction) que de celui de la scène (paroles en actes, en gestes).

"Foules", planche collage, 1970 "Foules", planche collage, 1970
À bien des égards, ce chemin est passé par l’underground qui est l’autre face, avancée, exposée, de l’occultation du surréalisme dans les premières décennies de l’après-guerre. Au « tout-image » surréaliste, ils auraient substitué un « tout-son », et surtout une soif qui leur est propre de relation « directe » entre le poète et l’auditoire. Ainsi, le festival Polyphonix a su capter durant des années cette soif de « poésie directe » comme l’a appelée Jean-Jacques Lebel, qui a peut-être tissé le seul lien véritable entre la poésie de langue française et la Beat Generation américaine, la poésie débordant du livre pour investir les « arts poétiques » (arts plastiques, musique, danse, théâtre), selon le mot de Patrick Beurard-Valdoye. Le poète beat John Giorno, proche de Burroughs et de l’underground new-yorkais (cité ci-dessous par Jacques Donguy), traduit parfaitement l’état d’esprit dans lequel se saisissent ces pratiques de la poésie « sonore » aux cut-up :

« La dernière chose qu’on pense à faire est de lire un livre. On regarde la télévision, on écoute un 33 t, on allume la radio, on met une cassette vidéo, ou on parle à quelqu’un au téléphone, ou on est ivre de fatigue, ou on va voir une performance, ou on va se coucher et on rabat les couvertures sur sa tête, ou encore on passe une nuit blanche. Le problème, pour les poètes d’aujourd’hui, est de s’entraîner et de retrouver les nouvelles formes pour exprimer cet état d’esprit quotidien. J’ai le sentiment que ce processus est inhérent à la possible qualité du poème. »

C’est tout naturellement que les « poèmes-partitions » de Bernard Heidsieck sont édités dans les années 1970 à l’enseigne du Soleil noir, dernier pôle magnétique actif d’un surréalisme passé de l’autre côté de l’horizon (avec Claude Pélieu, Ghérasim Luca...).

Dans le contexte de l’existentialisme sartrien, Georges Bataille avait brandi « l’expérience intérieure » en exact « contraire de l’action ». À sa façon, Bernard Heidsieck s’est attaché à résoudre cette dualité, prônant dès les années 1960 une « poésie action ». En ces termes-ci, cités par Jean-Pierre Bobillot :

B. Heidsieck, planche Ecritures-collages, Canal Street, 1973 B. Heidsieck, planche Ecritures-collages, Canal Street, 1973
« Car “lire” en public, c’est se soumettre à certaines lois draconiennes. C’est comprendre et accepter les exigences – sans cesse renouvelées – du phénomène et de l’aventure qu’il implique. S’il consiste, en effet, à ARRACHER le texte à la page, à le décoller du papier, de ce support, lourd de tant de siècles, pour le projeter sur un auditoire dans l’instant et sur le vif (et les lois qui régissent un enregistrement au magnétophone sont rigoureusement les mêmes), c’est dans cet instant même et dans le vif de cette “lecture” projetée, c’est devoir ABSOLUMENT prendre conscience de l’espace et de la durée dans lesquels va et doit venir précisément s’inscrire ladite “LECTURE” (...)

En somme, c’est agir le texte de l’intérieur. L’occuper, de l’intérieur, pour le catapulter. C’est devoir parvenir à le rendre non seulement audible pour le public, bien évidemment, mais de surcroît le lui rendre concrètement “visible” (...) »

Parmi les œuvres marquantes de Bernard Hiedsieck, il faut citer Vaduz bien sûr (Al Dante, avec CD), Canal Street (Jean-Michel Place, avec CD) et surtout Respirations et Brèves rencontres (Al Dante, avec CD), livre et enregistrement comme autant de conversations avec des interlocuteurs interpellés, mais sans retour, grands absents, grands vivants de la « littérature » (de Schwitters, Hausmann, Cummings, entre autres, à... Valéry, Colette, Emmanuel...). Sur Bernard Heidsieck, signalons l’indispensable ouvrage de Jean-Pierre Bobillot, Bernard Heidsieck – poésie action (Jean-Michel Place, avec CD, 1996). De même que de Serge Martin, La Poésie à plusieurs voix (Armand Colin, 1997), qui réunit des poètes contemporains, dont Heidsieck.

Voici une vidéo où Bernard Heidsieck explique ce qu’est pour lui la « poésie sonore ». On notera en toute fin, une intervention de Bernard Noël (curieusement épinglé en Jean Giono), marquant en quelques mots choisis ce retour de la lecture « à haute voix », déjà pour soi-même...

Qu'est-ce que la poésie sonore ? © MonsieurFLEFLE

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