La destinée si libertaire d'Armand Robin

Quand je pense à Armand Robin, j'ai toujours en tête ces mots de Françoise Morvan: «... une journée d'été dans un village de Bretagne : une dame évoque un poète anarchiste qui a vécu son enfance dans une ferme voisine. Après avoir fait le désespoir de sa famille, ce nommé Robin est allé mourir dans un commissariat de police et voilà pourtant qu'on édite ses poèmes».

Quand je pense à Armand Robin, j'ai toujours en tête ces mots de Françoise Morvan: «... une journée d'été dans un village de Bretagne : une dame évoque un poète anarchiste qui a vécu son enfance dans une ferme voisine. Après avoir fait le désespoir de sa famille, ce nommé Robin est allé mourir dans un commissariat de police et voilà pourtant qu'on édite ses poèmes».

Autant préciser tout de suite qu'Armand Robin (1912-1961) a aussi été en très mauvais termes avec sa destinée d'écrivain. Ainsi, Le Combat libertaire, ouvrage qui vient de paraître sous son nom, s'articule autour de sa poésie engagée, autrement dit ce qu'il nommait lui-même Les Poèmes indésirables.

Cette édition établie par Jean Bescond et présentée par Anne-Marie Lilti vaut par sa cohérence, réunissant un ensemble de textes, articles et traductions qui parurent pour l'essentiel dans les revues et éditions anarchistes de 1945 à 1955.

Cette somme participe indéniablement d'un pan d'histoire littéraire durablement troublé par la violence des idées.

Robin avait en effet adhéré à la Fédération anarchiste dès sa reconstitution après-guerre (il s'y fit notamment un ami pour le restant de sa vie, un certain... Georges Brassens). Voici par exemple comment il présente ses traductions du poète hongrois Ady en un texte intitulé «L'un des autres que je fus»: «Ces poèmes d'Ady devaient paraître aux éditions Gallimard. Il m'a paru qu'ils auraient plus de sens si j'en faisais don aux travailleurs; né du peuple, j'ai tout reçu de lui, il n'est rien de moi qui ne doive retourner à lui.»

Les autres, ce sont les «poétereaux bourgeois», et notamment les chantres devenus officiels du parti communiste, Eluard (un désespoir pour Robin qui le tint en très haute estime) et surtout Aragon.

Car dès la fin de la guerre, Robin est lui-même devenu un «indésirable» aux yeux de ces «autres». La raison? Connaissant plus de vingt langues étrangères, il s'était inventé un métier à sa démesure : écouteur professionnel des radios étrangères. Le problème ? Il fut employé sous l'Occupation (de mai 1941 à septembre 1943) à l'antenne parisienne des services d'écoutes radiophoniques du ministère de l'Information dirigé par Laval.

Robin se justifiera de cette situation en arguant que c'était son seul gagne-pain en ces temps de misère. On sait aussi que dès 1942 il transmit copie de ses bulletins d'écoute à la Résistance. Surtout, il afficha outrageusement ses opinions libertaires, allant jusqu'à se dénoncer à la Gestapo (qui le surveillait et le prit sans doute pour un illuminé).

Mais fin 1944 quand le Comité national des écrivains met à jour sa liste noire le nom de Robin est rajouté à la demande expresse d'Aragon. Selon Anne-Marie Lilti, «c'est moins son travail au ministère de l'Information qui [vaudrait] à Robin cette inscription infamante qu'une accusation de "trotskisme" (sic) portée par Aragon».

À ce point, il est important de savoir que Robin fut un des premiers (sinon le premier) à se rendre en URSS, dès 1933, avant même Gide et son retentissant Retour de l'URSS. C'est à ce moment qu'il devient, selon l'utile précision de Jean Bescond, non pas anti-communiste mais «anti-parti communiste».

Quoi qu'il en soit des interprétations de chacun, il ne fait aucun doute que Robin outrepasse dans ces années-là les limites de l'entendement à tous points de vue : littéraire, idéologique. Sa poésie dite ici «engagée» (par moi-même) est un exorcisme de perdition, celui d'un être social disloqué, anéanti, qui ne peut plus livrer que ses propres imprécations contre une adversité qu'il sait, de par ses écoutes, omnisciente.

Paradoxalement, c'est donc moins une activité militante qu'une béance existentielle qui préside à cet ouvrage intitulé par ses éditeurs Le Combat libertaire.

C'est dans cette béance même que Robin, sacrifiant sans doute sa propre poésie, va trouver à s'oublier, comme le suggère déjà le si beau titre de son premier recueil de poèmes, Ma vie sans moi (comprenant des traductions). Alors même que Maurice Blanchot a pu dire que 1942 était pour lui l'année de deux livres : L'Étranger, de Camus, et Le Temps qu'il fait, de Robin, il est indéniable que ce dernier va désormais faire essentiellement œuvre de traducteur et d'écouteur.

Robin traduira ainsi près de cinquante poètes du monde entier en ce qu'il nommera avec pertinence un travail de « non-traduction ». Posant les bases d'une réflexion d'ampleur sur la dimension de re-création que constitue toute entreprise de traduction (surtout en poésie), il donnera, entre autres, le volume de Poésie non traduite.

De son activité d'écouteur, notamment des services de propagande, il tirera un essai d'une acuité sans égale, La Fausse Parole : c'est-à-dire cette parole (politique surtout) qui se donne pour vraie, et qui n'est autre que la fausse monnaie du «silence totalitaire» aussi diffus que son large spectre d'écoute pouvait le lui laisser percevoir.

De même, ses «témoignages» sur la poésie essaimés en revue sont des essais critiques revigorants, et d'une perspicacité formidable.

Sans doute, peut-on dire d'Armand Robin qu'il fut tant de choses à la fois qu'il finit par se perdre. Et en tout cas on peut souscrire au point de vue de Françoise Morvan qui s'est attachée pendant plus de vingt ans à cette œuvre et constater que pour le poète Robin en particulier (mais pour d'autres aussi, Rimbaud au premier chef) «tout s'arrête – passé un certain point, on ne passe plus».

On le comprend peut-être, par cet écho diffracté de lecture, cette parution du Combat libertaire doit inciter à aller plus avant dans cette œuvre protéiforme, cette «nébuleuse» dont parle Françoise Morvan.

Il y faut être aventureux, sinon libertaire, et engager le combat aussi dans l'édition des poèmes de Robin. On sait depuis le travail accompli par Françoise Morvan que le volume de la collection «Poésie» de Gallimard, Ma vie sans moi suivi de Le Monde d'une voix, ne peut plus faire l'objet comme en 2005 d'un simple reprint.

Sans pour autant sacrifier à une approche génétique stérilisante du sacro-saint «texte», il est évident que, quelque généreux que fussent les sentiments qui y ont présidé, Le Monde d'une voix doit être recomposé selon le manuscrit original mis au jour par Françoise Morvan dans les Fragments (en 1992, chez Gallimard !). Sachant qu'un poème n'a pas besoin de porter l'inscription «poème» pour apparaître tel...

 

Je ne suis qu'apparemment ici.

Loin de ces jours que je vous donne est projetée ma vie.

 

Malhabile conquérant par mes cris gouverné,

Où vous m'apercevez je ne suis qu'un étranger.

Gestes d'amour partout éparpillés

Je me fraye une voie isolée, désertée.

 

D'une science à l'autre j'ai pris terrier,

Lièvre apeuré sentant sur lui braqué

Le fusil savant et sûr de la destinée.

Aucune terreur ne m'a manqué

 

(L'étranger)

 

Outre (ce mot si cher à Robin) ce premier poème, on découvrirait ainsi, par exemple, le poème «Nuit» (absent de l'édition «Poésie/Gallimard») dont je ne reproduis que le premier passage :

 

Étrange berger,

Berger curieux,

Sur une immense lande debout,

D'une main malhabile

J'ai contre le ciel

Lancé mon caillou.

 

Puis j'ai regardé les nuages ;

Je suis descendu d'eux ; en eux je traîne encore.

[...]

 

(Nuit)

 

Exemplairement, dans le poème de Robin, le monde est dans la voix (et non l'inverse) :

 

[...]

« Étrangers qu'une image a faits mes seuls amis,

La fraîcheur d'un silence à franges de ramilles,

Le palais d'un langage étincelant de feuilles,

D'églantiers, d'aube en paix, d'herbes, de joies en deuil,

Parlent plus haut de moi que si j'étais en vie. »

[...]

(Ma vie sans moi)

 

Serait-il donc si inhumain de rendre vraiment audible pour tous ce poète ?

 

Signes des hommes, voici pour vous mes nuits

Langue, sois-moi toutes les langues !

 

Le Combat libertaire, d'Armand Robin, édition établie par Jean Bescond, introduction de Anne-Marie Lilti, Jean-Paul Rocher, Éditeur, 256 pages, 24€.

 

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