Le linguiste et les poètes dans la cité

Peu de linguistes comme Émile Benveniste ont eu un goût aussi immodéré de la poésie. Il n’est peut-être pas de meilleur intercesseur pour ouvrir à la présence de poètes dans la cité (ici, Valérie Rouzeau, Éric Sarner, Alexis Pelletier).

Peu de linguistes comme Émile Benveniste ont eu un goût aussi immodéré de la poésie. Il n’est peut-être pas de meilleur intercesseur pour ouvrir à la présence de poètes dans la cité (ici, Valérie Rouzeau, Éric Sarner, Alexis Pelletier).

Linguiste d’importance, qui est au fondement d’une anthropologie du langage au sens où, selon ses propres mots, « le langage enseigne la définition même de l’homme », Émile Benveniste (1902-1976) ne devrait cesser de se situer au cœur de toutes les attentions.

L’an passé voyait l’édition brillamment introduite par Julia Kristeva des Dernières Leçons au Collège de France (1968-69) de ce « savant austère » qui, comme nul autre, dans le contexte des « conflits tragiques du XXe siècle », témoigne selon elle de cette « exceptionnelle exploration du langage mis au cœur de la condition humaine : activité centrale, c’est la langue qui conditionne, contient et éclaire toutes les expériences humaines ». Formidablement érudite, cette analyse introductive est d’une grande sagacité, notamment sur les rapports langue/écriture développés dans les Dernières Leçons.

Toutefois, à l’évocation de la poésie, on peut lever la main, et les yeux, quand Julia Kristeva aborde les notes de Benveniste sur Baudelaire (dont on sait que certaines sont datées de 1967, soit un an après la publication de son fameux Problèmes de linguistique générale – tome 1). « Pourquoi Benveniste choisit-il Baudelaire pour illustrer son propos ? » demande en effet Julia Kristeva, pour répondre : « Parce que ce dernier opéra la “première fissure entre le langage poétique et le langage non poétique”, tandis que chez Mallarmé cette rupture est déjà consommée. » Incontestable pour Mallarmé, cette observation mérite que l’on s’y arrête.

Rien de tel pour ce faire que de se reporter à la présentation de Chloé Laplantine des notes de Benveniste sur Baudelaire, qu’elle a retranscrites dans un copieux ouvrage édité par Lambert-Lucas en 2011. Au-delà des « dichotomies habituelles, langage ordinaire vs langage poétique, conceptuel vs émotionnel, signe vs image », Chloé Laplantine pointe ce besoin qui se fait jour chez Benveniste dans sa recherche sur Baudelaire d’une « linguistique différente ». Surtout, elle souligne que Benveniste ne sépare pas deux registres de langue différents, mais citant le linguiste, qu’il inclut le langage poétique dans le langage ordinaire : « La poésie est une langue intérieure à la langue. Elle est dans le langage ordinaire. »

Et ajoute Benveniste : « Elle est vouée à s’en éloigner complètement (Mallarmé, symbolistes, surréalistes) ou à le réintégrer (récitatif). » C’est là énoncé sous forme d’hypothèse, d’alternative, un point capital où se trouve formulée sans doute de la manière la plus pertinente qui soit toute la tension qui innerve la langue dite poétique entre le parlé et le chanté.

Avant de donner à entendre ce récitatif tel que l’écrivent aujourd’hui des « poètes dans la cité », quelques extraits du Baudelaire d’Émile Benveniste, et tout d’abord les deux premiers paragraphes de son tout premier feuillet :

« Baudelaire ne veut pas voir le monde ; il veut l’étreindre, il veut le posséder. Ses mouvements primordiaux sont ceux de l’étreinte, ceux du nageur qui se meut dans l’eau profonde, ceux de l’oiseau ou du nageur inversé qui se meut dans les airs. Il veut les membres vigoureux et l’allure libre la puissance gracieuse  de ceux qui maîtrisent les éléments, des navires qui glissent, des oiseaux qui planent.

Il veut étreindre pour posséder, c’est le geste des solitaires, et pour tenir l’autre, qui se dérobe toujours. »

D’autres extraits :

« Il faut que son langage représente le « vécu », re-produise l’émotion : l’image est le truchement nécessaire de l’émotion, et en tant qu’elle est sonorité, la langue doit retrouver les sons qui l’évoquent. »

« Le poète compare, il n’explique ni ne décrit. »

« Le poète est un homme qui fait un effort désespéré pour atteindre et communiquer la réalité des choses. Les poètes sont les plus grands réalistes. Le langage dont ils se servent doit reproduire cette réalité, qu’ils perçoivent intensément et qu’ils tâchent de transposer en mots pour la communiquer.

La réalité à laquelle leur langue se réfère est donc leur expérience émotive de la réalité. »

Comme on l’a vu, Émile Benveniste n’exclut donc pas que les poètes puissent « réintégrer » le langage ordinaire par le récitatif. Extrait de Va où (éd. Le temps qu’il fait, 2002), voici un poème de Valérie Rouzeau, où le « parlé » est au ressort du récitatif le plus contemporain :

C’est tout bien réparé en quelques heures profondes en rêve pour repartir du bon pied de bon poil

Là je recommence toute brosse mon portrait sourire et cheveux pour vos yeux

(La vie est quotidienne je l’oublie dans vos yeux)

Là fin prête pour la joie ma fugue et ma figure en date de ce jour même

Préparée pour la peine que vous me ferez bien au moins jusqu’à demain au moins jusqu’à mes yeux

Voilà je voulais dire encore un autre jour encore un mon amour

Encore un cil vous plaît mon amour sur la joue

Ou dans ce poème d’Éric Sarner, extrait de Cœur chronique (éd. Le Castor astral, 2013), écriture entretissée de reprises de la voix :

Les nuits blanches de Pasolini
les mains calleuses
qu’il cherchait dans le noir
des misères périphériques
en son Italie

j’ai une autre vie
disait-il à Calvino

lorsqu’il s’est brisé
à Ostia
Toussaint de 1975
on a caché l’horreur
à sa mère
déjà partie
au-delà du désespoir
et puis un jour
lisant un titre dans un journal
elle dit doucement
le pauvre comme c’est étrange
il a le même nom
que
nous

Alexis Pelletier © (dr) PB Alexis Pelletier © (dr) PB

On retrouve chez Alexis Pelletier ce même « mouvement de la parole » dans l’écriture qui n’est autre que la définition du rythme mise au jour chez Héraclite par Benveniste et traduite par Henri Meschonnic comme étant « l’organisation de tout ce qui est en mouvement, par rapport à l’organisation formelle des choses fixes » (Traité du rythme, cosigné avec Gérard Dessons).

Voici un poème extrait de Quelque chose, suivi de Quel effacement (L’Escampette, 2012) :

Tu m’arrêtes 
tu arrêtes le mot en moi 
tu préviens ou redouble l’interrogation qui 
est dans tous les mots et qui se formule ainsi 
de quoi on cause dans ce monde 
où le roman triomphe 
où la notice nécrologique par exemple 
de tous les présidents de la république 
est invariablement la même 
et c’était un personnage romanesque 
et qu’est-ce en effet que ça vient foutre 
dans le poème et comment autoriser 
ces moments si peu contrôlés 
dans l’écriture ces à-plats où 
aucune catharsis n’est possible 
voilà voilà je t’entends me reprocher 
ce gros mot 
 
Un poème démuni sans toi 
 
Et c’est parfois difficile de rire dans la langue 
certains se l’interdisent et peut-être ont-ils raison 
d’autres ne le peuvent plus parce que quelque chose 
est coincé dans la vie 
et pour d’autres encore c’est de coinçage qu’ils ricanent 
notre époque est au ricanement 
j’aimerais un côté hyène en moi 
sans les sous-vêtements léopards bien sûr 
 
Et Lucien de dire à trois ans 
tu ne me comprends pas dans mon cœur 
c’est-à-dire ce que la langue dit tous les jours 
à celles et ceux qui l’écoutent 
et qui marchent en elle en aveugle 
comme Beethoven et Smetana purent écrire
de la musique en n’entendant rien du monde

« Le poète transmet l’expérience, il ne la décrit pas : il donne l’émotion, non l’idée de l’émotion », dit encore Émile Benveniste dans son Baudelaire...


Baudelaire
, Émile Benveniste, présentation et transcription de Chloé Laplantine, Lambert-Lucas, 2011, 770 p./ 60 euros ; Chloé Laplantine a publié conjointement, aux mêmes éditions, un essai, Émile Benveniste, l’inconscient et le poème, 300 p. / 30 euros.

Valérie Rouzeau et Alexis Pelletier en compagnie de Jean-Pascal Dubost (voir son et leçons et coutures aux éditions Isabelle Sauvage) et Yves Jouan étaient les invités du festival Poésie dan(se) la rue, organisé par l’association « détournements », à Rouen, les 28 et 29 septembre.

Photographie d’Alexis Pelletier, à la galerie Duchoze, à Rouen, le 29 septembre 2013, lors d’un spectacle « poésie et musique » dans le cadre du festival Poésie dan(se) la rue, intitulé « Essai sur les fluides ». Poèmes d’Alexis Pelletier, œuvres musicales jouées sur trois flûtes différentes par Kouchyar Shahroudi.

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