La mort revêt son gilet jaune

Avec les gilets jaunes, par eux, un événement surgit, abrupt : l’événement-mouvement-gilets jaunes. Il est l’objet de commentaires, de débats. Il attise l’espoir chez les uns et l’inquiétude chez les autres. L’événement-mouvement-gilets jaunes dérange tellement qu’il est accueilli par l’État avec une violence intolérable.

 

Les gilets jaunes sont divisés, les gilets jaunes divisent… Il y a soudain de la démocratie dans l’air, et de l’air dans la démocratie, en apnée depuis un certain temps… Le mouvement des gilets jaunes c’est un événement qui surgit. Prévisible, pour ceux qui regardent en face ce qui se passe depuis une trentaine d’années en France, le mouvement-événement est pourtant difficile à analyser, et à contrôler. 

 

L’événement est du ressort de la philosophie, en tant que concept, le mouvement aussi. Mais les philosophes ne fréquentent plus guère des médias abandonnés aux imposteurs, les « nouveaux » et vieillissants « philosophes » (dont le silence est éloquent). L’événement gilets jaunes - au pluriel : multiples, des gilets jaunes - est encore aujourd’hui de l’ordre de l’impensé.

 

Deleuze et Guattari publiaient en 1984, dans Les Nouvelles littéraires, un article intitulé : « Mai 68 n’a pas eu lieu ». 

 

Extraits, les premières lignes : « Dans des phénomènes historiques comme la révolution de 1789, la Commune, la Révolution de 1917, il y a toujours une part d’événement, irréductible aux déterminismes sociaux, aux séries causales. Les historiens n’aiment pas bien cet aspect, ils restaurent des causalités par après. Mais l’événement lui-même est en décrochage ou en rupture avec les causalités, c’est une bifurcation, une déviation par rapport aux lois, un état instable qui ouvre un nouveau champ de possibles. » 

 

Une bifurcation, une déviation, des ronds-points ? Ensuite :

 

« Prigorine a parlé de ces états où, même en physique, les petites différences se propagent au lieu de s’annuler, et où des phénomènes tout à fait indépendants entrent en résonance, en conjonction. En ce sens, un événement peut être contrarié, réprimé, récupéré, trahi, il n’en comporte pas moins quelque chose d’indépassable. Ce sont les renégats qui disent : c’est dépassé. Mais l’événement lui même a beau être ancien (mai 68…) il ne se laisse pas dépasser : il est ouverture de possible. Il passe à l’intérieur des individus autant que dans l’épaisseur d’une société. »

 

(article publié dans Deleuze : « Deux régimes de fous », Les éditions de Minuit.)

 

Remarques. 

 

Mai 68 et le mouvement des gilets jaunes ne se confondent pas, époque différente, point de départ différent, etc.

 

Le travail des philosophes, selon Nietszche, est de « nuire à la bêtise ». Et pour commencer, de la rendre visible. Ces dernières semaines, par la grâce des gilets jaunes, merci, la bêtise a été la reine des plateaux de télévision. Un feu d’artifice. Depuis, on rit moins.

 

Les gilets jaunes convient le réel à la table des nantis. Ils disent leurs problèmes de territoire, de précarité, de fins de mois périlleuses, d’inégalités creusées au fil des décennies, ils crient leur sentiment d’iniquité, d’injustice et leur révolte : comment expliquer, et comprendre, que la démocratie soit devenue une ploutocratie ? 

 

La notion de peuple repose sur la notion de territoire. Démocratie : Demos, territoire, en grec, puis peuple; kratein, commander. Les gilets jaunes, c’est une affaire de territoire, comme les Palestiniens au Moyen-Orient, et comme les nomades. Mouvement de la pensée, pensée en mouvement, pensée nomade.

 

Pour finir : et si, à leur tour, à leur façon, les gilets jaunes « ouvraient un possible » ? Réponse venue d’en haut : « S’ils ouvrent, on ferme. Si c’est un champ, on bétonne. Si c’est possible, on matraque. On interpelle, on garde à vue, on tire dans le tas. »

 

Après les balles en caoutchouc bourrées d’explosif, après les blessés graves et les mutilés, le temps est venu des  blindés, des balles réelles et des fusils d’assaut.

 

À quand le premier mort ?

 

Patrice Thoméré

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