La réfutabilité scientifique

Cet article démontre que tout éloigne la psychanalyse d'une authentique réfutabilité scientifique, c'est-à-dire d'avoir approché d'aussi peu que ce soit de la possibilité d'avoir été une science et même d'en être une, encore aujourd'hui.

 

sigmundfreud

 

Cet article constitue une réponse aux arguments de psychanalystes tels que Jean Laplanche qui ont affirmé que la psychanalyse était scientifique parce qu'elle était "réfutable" ; et que Freud fut un "poppérien avant la lettre", et même qu'il fut plus "poppérien que Popper" lui-même.

Ceux qui ont lu attentivement Karl Popper, notamment "La logique de la découverte scientifique"; "Conjectures et réfutations" (le chapitre 10 de ce livre, en particulier) ; "Le réalisme et la science" ; "La connaissance objective", n'auront pas trop de difficultés, sinon aucune, pour comprendre que non seulement la psychanalyse n'est pas, n'a jamais été, et n'est toujours pas scientifiquement réfutable en conformité aux critères proposés par Karl Popper, mais en outre que son niveau de "réfutabilité" ne lui permet pas du tout de se démarquer du niveau de réfutabilité de la connaissance commune, (lorsqu'il y a des énoncés réfutables, évidemment...).

Au contraire, la psychanalyse, avec son fondement ontologique de base qui est l'affirmation d'un déterminisme psychique inconscient, mais prima faciae absolu, en ce qu'il exclut tout hasard et tout non-sens dans toute causalité psychique inconsciente, n'a jamais été en mesure, et ne peut toujours pas être en mesure, (...) de proposer une théorie de l'inconscient qui soit réfutable, et cela, que ce soit à un niveau de la connaissance commune et, a fortiori bien entendu, au niveau scientifique.

La version du déterminisme choisie par Freud, version particulièrement délirante, fait même de toute la psychanalyse avec ses théories fondamentales, un projet scientifique et thérapeutique qui ne peut qu'échouer avant même de pouvoir commencer, d'une part, et, d'autre part, un archétype de pseudo-science. La psychanalyse, est le "modèle" de toutes les pseudo-sciences, pourrait-on dire.

Nous reviendrons plus en détail sur la problématique du déterminisme en psychanalyse, dans un autre article, prochainement.

 

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Karl Popper nous invite à distinguer une réfutabilité scientifique, d'une réfutabilité plus commune, puisque tout être humain utilise des énoncés réfutables, dans la vie courante, et en dehors de tout cadre scientifique.

Par exemple, si Sigmund Freud a pu prétendre "réfuter" certaines de ses assertions, il ne peut avoir été "plus poppérien que Popper", étant donné qu'il affirma lui-même dès les premières pages de son "Introduction à la psychanalyse" que :

"La conversation qui constitue le traitement psychanalytique ne supporte pas d'auditeurs ; elle ne se prête pas à la démonstration. On peut naturellement, au cours d'une leçon de psychiatrie, présenter aux élèves un neurasthénique ou un hystérique qui exprimera ses plaintes et racontera ses symptômes. Mais ce sera tout. Quant aux renseignements dont l'analyste a besoin, le malade ne les donnera que s'il éprouve pour le médecin une affinité de sentiment particulière ; il se taira, dès qu'il s'apercevra de la présence ne serait-ce que d'un seul témoin indifférent. C'est que ces renseignements se rapportent à ce qu'il y ce qu’il y a de plus intime dans la vie psychique du malade, à tout ce qu'il doit, en tant que personne sociale autonome, cacher aux autres et, enfin, à tout ce qu'il ne veut pas avouer à lui-même, en tant que personne ayant conscience de son unité.

Vous ne pouvez donc pas assister en auditeurs à un traitement psychanalytique. Vous pouvez seulement en entendre parler et, au sens le plus rigoureux du mot, vous ne pourrez connaître la psychanalyse que par ouï-dire. Le fait de ne pouvoir obtenir que des renseignements, pour ainsi dire, de seconde main, vous crée des conditions inaccoutumées pour la formation d'un jugement. Tout dépend en grande partie du degré de confiance que vous inspire celui qui vous renseigne."

Un cadre de réfutabilité authentiquement scientifique suppose, selon Karl Popper, les trois conditions décrites plus bas, (la réfutabilité logique, la réfutabilité empirique, et la réfutabilité méthodologique). Si l'une d'entre elles est manquante, l'on ne peut revendiquer de réfutabilité scientifique.

Par conséquent, affirmer que :

 

  • "le traitement psychanalytique ne supporte pas d'auditeurs";
  • que la psychanalyse "(...) ne se prête pas à la démonstration";
  • que le recueil des informations dépend de facteurs subjectifs et même affectifs par rapport à l'investigateur ;
  • que la présence de tout témoin indépendant est particulièrement contre indiquée ;
  • qu'il n'est pas possible d'assister en tant qu'auditeur à un traitement psychanalytique ; donc que toute possibilité de contrôle intersubjectif est impossible, rendant du même coup inenvisageable l'aspect méthodologique de la réfutabilité scientifique ;
  • que l'on ne pourra connaître la psychanalyse que par "ouï-dire", donc que l'administration et l'accord sur les preuves possibles reposent uniquement sur un déterminant psychologique, (et non logique et indépendant) liant le chercheur et le récepteur de l'information…

 

…Tous ces éléments revendiqués sans équivoque par Sigmund Freud, écartent donc de la manière la plus claire la psychanalyse et les procédés de prétendues réfutations qu’il aurait mis en oeuvre, de toute scientificité réelle : ils vident ses "réfutations" de toute scientificité.

Si, de surcroît, ce ne devait être que le "degré de confiance que vous inspire celui qui vous renseigne" qui devait décider de la valeur d'une réfutation et des méthodes qui y ont conduit, (comme le prétend Sigmund Freud), alors, la méthode scientifique ne pourrait plus relever que d'un culte de la personnalité individuelle au lieu de dépendre de la collégiale et pacifique controverse des idées. 

La Science s'apparenterait alors à un univers clos, à une idéologie totalisante ou totalitaire, au lieu d'un univers à visage humain parce qu'ouvert en permanence à l'exercice de l'indépendance d'esprit et du rationalisme critique d'autres êtres humains, tous en nature faillibles ; et, se sachant comme tels, ne trouvant d'autre salut dans la recherche de la Vérité que celui consistant à unir leurs efforts au lieu de s'isoler et de justifier d'une "science privée". 

Aucune réfutation scientifique ne peut demeurer "privée", c'est l'indication démontrée avec des arguments logiques par Karl Popper.

Aucun scientifique n'est un héroïque "Robinson Crusoé", (auquel s'identifia Sigumd Freud, entre  autre), qui soit en mesure d'édifier "sa" science sur son île déserte, ou dans son "superbe isolement". Car la vraie science ne peut être confinée dans le monde subjectif d'un seul individu, (le "Monde 2", comme le proposait Karl Popper), et le scientifique est obligé de soumettre ses conjectures (issues, en partie de son "Monde 2") à la critique de ses pairs, pour qu'elles soient jugées dignes de figurer dans le "Monde 3", le monde de la connaissance objective (K. Popper), lequel exprime des lois tentant de décrire toujours mieux les phénomènes du "Monde 1", (le monde des objets de la Nature, ce ce qu'ils sont en partie connus ou supposés potentiellement approchables par des conjectures).

Aucune science ne doit dépendre de légendes construites à partir de la probité intellectuelle supposée d'un seul "découvreur" (...), donc sur la base de sa réputation à effectuer des recherches avec efficacité et honnêteté, laquelle n'aurait obtenu d'assentiment que par l'intermédiaire de sa seule "bonne parole". 

Dans la vraie science, la réputation des scientifiques est logiquement en jeu à chaque fois qu'ils revendiquent de nouvelles avancées dans la connaissance objective sur leur objet de recherche. Elle n'a pas à être protégée par une brume de légendes, de mensonges, de désinformation, et encore moins par des insultes ou des procédés de "psychiatrisation" ou de "pathologisation" de tous ceux qui auraient l'audace et la clairvoyance de la mettre en doute.

(La partie précédente, depuis le début de la description de l'exemple de Sigmund Freud a été supprimée de l'article de Wikipedia.fr).

Karl Popper insiste donc sur le fait que la refutabilité scientifique, est, in fine, "méthodologique", ne pouvant se limiter à une réfutabilité logique, ni même à une réfutabilité empirique.

Ces trois niveaux de réfutabilité sont par ailleurs chronologiquement nécessaires mais toujours insuffisants : la mise à l'épreuve scientifique d'une théorie, ne peut, selon Karl Popper, jamais garantir qu'une corroboration ou une réfutation qui y aboutit puisse être concluante, c'est-à-dire définitive. Elle ne peut donc jamais être absolue, (ou certaine), mais toujours relative à des tests, lesquels sont eux-mêmes relatifs, (et non absolus), à cause de l'insoluble problème concernant l'accès à une définition parfaitement précise de toute mesure empirique, ainsi que de l'inévitable mise en jeu de la subjectivité dans tout travail de recherche, fut-il scientifique. Sur ce dernier point, Karl Popper affirme en effet que : "La science est faillible, parce qu'elle est humaine".

 

  • La première condition pour accéder à la réfutabilité scientifique, telle que l'envisage Karl Popper, est donc la réfutabilité logique: il faut, pour commencer, qu'une théorie soit réfutable en ce sens-là, c'est-à-dire qu'elle possède une classe non vide de "falsificateurs potentiels". Autrement dit qu'il soit possible d'inférer à partir de sa formulation initiale un ou plusieurs énoncés particuliers (énoncés de base) qui puissent éventuellement la contredire, ou en montrer la fausseté, totale, ou partielle, ou l'incomplétude de ses pouvoirs de description, mais de façon inédite.

 

  • Ensuite, il faut que la mise à l'épreuve d'un énoncé de base, déduit de la théorie que l'on souhaite tester par son intermédiaire, soit effectivement, (empiriquement), possible, (il s'agit de la réfutabilité empirique) : l'on doit pouvoir créer des conditions initiales de testabilité pour contrôler la confirmationou l'infirmation empirique de l'énoncé de base testé. En cas d'infirmation, la théorie est corroborée, (la mise à l'épreuve à échoué à réfuter la théorie), et en cas de confirmation, elle est réfutée.

 

  • Il faut enfin que le test soit reproductiblepar d'autres chercheurs, afin de démontrer l'aspect non accidentel et le plus détaché possible de toute subjectivité liée aux expérimentateurs, comme par exemple certaines erreurs dans la manipulation des conditions initiales, ou même des tricheries. Cette troisième étape est la réfutabilité méthodologique, et Karl Popper soutient que son critère de démarcation doit se comprendre comme un critère de démarcation méthodologique. Cependant, puisqu'il est rigoureusement impossible de définir a priori ou a posteriori par rapport à un test, des conditions initiales avec n'importe quel degré de précision souhaité, il reste qu'aucun test scientifique ne peut jamais être suffisant pour décider avec certitude qu'une réfutation ou une corroboration soit concluante dans le sens où elle apporterait une vérité absolue et définitive, (l'accès à la définition de toute mesure empirique qui serait parfaitement précise étant, à jamais, totalement impossible). Il ne peut donc jamais y avoir de prétendu accès à la certitude dans aucun résultat véritablement scientifique, ni plus généralement dans aucune connaissance relative à la Nature, nature humaine comprise.

 

L'inévitable imprécision des résultats des tests, donc leur corrélative faillibilité alliée au fait qu'il est tout aussi impossible d'éviter complètement l'introduction d'éléments de subjectivité, rend le travail scientifique, (et les résultats qu'il produit), toujours critiquable, donc toujours potentiellement renouvelable ou heuristique : puisque tout test scientifique est imparfait ou "imprécis", il est toujours envisageable de supposer l'existence d'erreurs dont la résolution serait source de découverte d'un accroissement des connaissances. En outre, cette imperfection inhérente à tout test scientifique peut constituer cette part de l'inconnu qui soit éventuellement connaissable par la mise à l'essai de nouvelles conditions initiales.

L'univers de la vraie science ne peut donc être un univers clos, mais "ouvert". Il ne peut reposer sur des bases solides, (ou "ultimes". Karl Popper), mais « sur des pilotis toujours mieux enfoncés dans la vase ». Et une science comprise au sens de Karl Popper ne peut jamais être "vraie" (au sens de la vérité certaine), mais toujours incomplète, imprécise, non suffisante, donc "fausse" par rapport à la vérité certaine, laquelle demeure pour Karl Popper une "idée directrice" et métaphysique mais également nécessaire pour les progrès de la recherche scientifique.

C'est la raison essentielle selon laquelle, le "jeu de la science" est logiquement sans fin.

S'ajoute à la réfutabilité méthodologique le fait qu'un test ne peut être reconnu comme "scientifique" « que s'il est déductible d'une tradition de recherche déjà reconnue comme scientifique par des institutions », (et encadrée par ces dernières), d'une part, et, d'autre part, que si les expérimentateurs ont eux-mêmes des compétences reconnues et contrôlées par de telles institutions.

Il reste enfin que quelle que soit la valeur d'une réfutation ou d'une corroboration, ce sont, in fine, toujours la communauté des chercheurs qui prend la "décision méthodologique" d'accepter ou de rejeter les résultats des tests, après discussion critique sur la validité des méthodes ainsi que leur usage qui ont mené aux résultats.

La réfutabilité scientifique est en somme, selon Karl Popper, toujours le fruit d'un travail collégial et contrôlé, lequel ne devrait, en principe, jamais échapper à ce qu'il nomme, "le rationalisme critique". Il s'en suit que la science ne procède donc jamais d'un travail isolé ou privé, voire même d'un groupe d'individus qui ne pourrait justifier que leur démarche soit inscrite dans une tradition qui les précède, (y compris depuis les prémisses de leur activité, c'est-à-dire les premières conjectures métaphysiques constitutives des engagements ontologiques ayant permis de fonder leur projet "scientifique"), et en l'absence d'une divulgation de leurs méthodes.

 

Patrice Van den Reysen. (Tous droits réservés).

 

 

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