Romain Rolland L’ennemi de tous les fascismes

Lanceur d'alerte en 1939 29/29. L’écrivain renonça à son pacifisme né de la Première Guerre mondiale pour s’engager pleinement contre le nazisme et les persécutions à l’égard des juifs. Par Patrick Apel-Muller L'Humanité vendredi 31 août 2019

https://www.humanite.fr/romain-rolland-lennemi-de-tous-les-fascismes-676371

«Je suis l’ennemi de tous les fascismes. » En 1933, Romain Rolland adresse une lettre ouverte à un partisan d’Hitler, un véritable réquisitoire alors que les nazis ont pris le pouvoir à Berlin. Prix Nobel de littérature en 1915, il met dans la balance toute son autorité, et elle est grande. L’écrivain autrichien Stefan Zweig ne le décrira-t-il pas comme « le plus grand événement moral de (notre) époque » ? L’auteur de Jean-Christophe, livre culte de générations successives, incarne dans l’opinion le refus de la guerre et des nationalismes. Après avoir brièvement approuvé la Première Guerre mondiale, il a très vite mesuré l’immense massacre qui s’annonçait et les sordides calculs financiers qui la sous-tendaient. Le 3 août 1914, Romain Rolland écrivit dans son journal intime : « Je suis accablé. Je voudrais être mort. Il est horrible de vivre au milieu de cette humanité démente et d’assister, impuissant, à la faillite de la civilisation. » À 48 ans, il n’était pas mobilisable. C’est par la plume qu’il s’est opposé à la Grande Boucherie en publiant Au-dessus de la mêlée, qui lui vaudra les accusations de traîtrise et les menaces de la droite nationaliste.

La quête d’un monde non violent et sa recherche d’humanisme l’ont d’abord poussé vers Léon Tolstoï et les philosophes de l’Inde – notamment Gandhi et Rabindranath Tagore. En 1919, il rédige un manifeste et invite tous les travailleurs de l’esprit à le signer. Ce texte, la Déclaration de l’indépendance de l’Esprit, tire les leçons de la guerre et de l’embrigadement d’intellectuels à son service, en définissant une voie libre au-delà des nations et des intérêts de classe. La naissance de l’Union soviétique fait naître en lui l’espoir d’un « monde nouveau ». Sa défense face aux puissances qui l’assiègent puis la montée des fascismes italien, allemand et espagnol le conduisent à se détourner de son pacifisme pour se jeter dans « la mêlée ». Lui, l’amateur d’opéra qui enseigne la musique et son histoire à la Sorbonne, s’engage avec élégance mais détermination.

Fondateur du mouvement pacifiste Amsterdam-Pleyel, il est une autorité morale qui surplombe les comités antifascistes qu’animent notamment Paul Vaillant-Couturier et Louis Aragon. Il appuie la naissance du Front populaire, dont il devient une figure tutélaire : une grande fête est organisée à la Mutualité pour fêter ses 70 ans, le 31 janvier 1936. Michel Winock fait de cet événement « l’acte de naissance du Front populaire ». Sa pièce de théâtre, le 14 juillet, rejouée au Théâtre de l’Alhambra à Paris, en juillet 1936, est accueillie comme un symbole de l’élan nouveau qui parcourt la France.

Un crime contre l’internationalisme et contre la nation

Sa lettre ouverte à un partisan d’Hitler, publiée le 9 avril 1933, témoigne de sa lucidité : « Je professe mon aversion et mon dégoût pour tout racisme. C’est, à l’heure présente de l’humanité, une bêtise et un crime. Sans discuter ici le concept absurde et illusoire de races, qui n’existe plus aujourd’hui à l’état pur que dans de toutes petites minorités isolées et arriérées, car elles sont coupées du courant de la vie universelle, -toute la civilisation d’aujourd’hui est faite des efforts et des conquêtes associés de tous les peuples, de toutes les races, qui s’interpénètrent. Il est insane et dérisoire de prétendre faire le tri (…). Que serait votre Goethe sans Spinoza ? Et ce Einstein, que votre Goering se donne le ridicule imbécile de dénigrer, du haut de sa brutalité, vous doutez-vous qu’il tient dans la science et la pensée humaine d’aujourd’hui la place d’un Newton, au XVIIIe siècle ? (…) Les assommades déshonorent les assommeurs, – et davantage ceux qui en bénéficient. (…) L’hitlérisme, qui sous prétexte de défendre la nation en expulse ou persécute les éléments juifs, ruine une des richesses intellectuelles et matérielles de la nation. L’Allemagne subira, pour longtemps, les conséquences de cette erreur absolutiste, qui est un crime - non seulement contre l’internationalisme - mais contre la nation. »

Romain Rolland n’admet aucun accommodement avec les nazis. En 1933, il prend même des distances à l’égard de cet ami avec lequel il correspond depuis des années, Stefan Zweig : « Il est trop clair que nos chemins se sont séparés. Il ménage étrangement le fascisme hitlérien qui cependant ne le ménagera pas… » Prémonition : Stefan Zweig devra quitter l’Autriche en février 1934 et, désespéré, se suicidera en 1942 au Brésil.

 

prolonger :

Hufftington Post publie l'intégralité de la lettre :

9 avril 1933,

Je professe mon aversion et mon dégoût pour tout racisme. C'est, à l'heure présente de l'humanité, une bêtise et un crime. Sans discuter ici le concept absurde et illusoire de races, que n'existe plus aujourd'hui à l'état pur, que dans de toutes petites minorités isolées et arriérées, car elles sont coupées du courant de la vie universelle, -toute la civilisation d'aujourd'hui est faite des efforts et des conquêtes associés de tous les peuples, de toutes les races, qui s'interpénètrent. Il est insane et dérisoire de prétendre faire le tri. Il l'est, particulièrement en ce qui concerne la race, ou, plus exactement, les races juives: (car il y en a, pour le moins, trois ou quatre, différentes). Elles sont devenues un élément intégrant de l'intelligence et de la richesse Européenne. Que serait votre Goethe sans Spinoza? Et ce Einstein, que votre Gœring se donne le ridicule imbécile de dénigrer, du haut de sa brutalité, vous doutez-vous qu'il tient dans la science et la pensée humaine d'aujourd'hui la place d'un Newton, au XVIIIe siècle? Que les juifs soient lourds de défauts, et même de vices (qui sont peut-être le revers de leurs vertus et de leurs grands dons), - quelle autre race n'est donc pas aussi chargée de ses propres vices et de sa propre infamie? Le bien, le mal, dans toutes les races sont mêlés. Aucune n'a le droit de se dire la race élue. -Et s'il est vrai que les juifs accaparent dans l'Occident un pourcentage de situations et d'emplois, de beaucoup supérieur à celui de leur population, toute la question est de savoir s'ils l'ont conquis par leur intelligence, ou par des moyens frauduleux. Si c'est par le dernier cas, la lutte s'impose,- sur le terrain de la justice (qui ne se confond pas avec la violence). Si c'est par l'intelligence, alors je dis: - "C'est juste!" - Que ceux qui se plaignent trouvent moyen d'être aussi ou plus intelligents! Le progrès humain veut le libre combat des intelligences. Et c'est le profit de la communauté.

Je le sais, le combat est dur, pour les individualités isolées. Qui l'a su mieux que moi, qui ai dû livrer ce combat, toute ma vie, et qui, jusqu'à quarante ans, ai vécu dans l'étouffement? Mais quoi? Cette lutte est la vie, il faut avoir l'énergie de la livrer, -de la livrer avec ses seules forces de l'esprit. Il est d'un lâche d'en appeler à je ne sais quelle gendarmerie, pour vous aider et pour écraser ceux qui vous gênent, à coups de matraques. Les assommades déshonorent les assommeurs, -et davantage ceux qui en bénéficient.

Je suis l'ennemi de tous les fascismes. Mais je dois dire que jamais le fascisme mussolinien n'a versé dans le racisme désastreux et stupide des hitlériens d'Allemagne. Dieu sait que les juifs sont nombreux en Italie, et qu'ils y tiennent une place importante! Dès avant la guerre, c'était un juif, Luzzatti, qui, alternant avec Giolitti, se partagea avec lui le pouvoir, comme Premier ministre, pendant quinze à vingt ans. Actuellement, les juifs sont aux plus hauts postes, même dans l'armée. Jamais il ne viendrait à l'idée de Mussolini de se priver du concours d'une individualité, fût-elle juive, ou noire, ou jaune, si elle adhère à ses principes d'action nationale. Un grand parti intelligent tient compte de toutes les valeurs, d'où qu'elles viennent; et il tâche de les annexer. -Mais l'hitlérisme, qui sous prétexte de défendre la nation en expulse ou persécute les éléments juifs, ruine une des richesses intellectuelles et matérielles de la nation. L'Allemagne subira, pour longtemps, les conséquences de cette erreur absolutiste, qui est un crime -non seulement contre l'internationalisme- mais contre la nation.

Texte: Romain Rolland, Quinze ans de combat (1919-1934), Les Editions Rieder, 1935

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.