Explosion au port de Beyrouth : qui est responsable ?

Publié le 6 août 2020 par Muriel Rozelier - Une explosion, équivalente à un séisme de magnitude 3,3, a littéralement décimé la ville de Beyrouth. Une terrible «négligence», si l'on en croit les autorités libanaises. Hassan Kraytem, le PDG du Comité pour la gestion et l’exploitation du port de Beyrouth : « Je savais que ces produits étaient dangereux, mais pas tant que cela», a-t-il confié.

https://www.lecommercedulevant.com/article/29998-explosion-au-port-de-beyrouth-les-responsables-cherchent-un-bouc-emissaire

Extrait :

Le nitrate d’ammonium, qui est employé dans la fabrication d’engrais (et accessoirement d'explosifs) était en effet entreposé au port de Beyrouth depuis 2014. Il a été déchargé il y a sept ans d'un cargo  appartenant à un ressortissant russe, un certain Igor Grechushkin, ainsi qu'à sa compagnie Teto Shipping Ltd. Battant pavillon moldave, le Rhosus assurait la liaison Géorgie-Mozambique. Mais en cours de route il avait fait face à des « problèmes techniques » , selon un article publié par deux avocats libanais, Charbel Dagher et Christine Maksoud, dans la revue spécialisée shiparrested.com, l'obligeant à faire escale à Beyrouth. Les autorités portuaires avaient alors estimé que ce cargo, construit en 1986, ne pouvait en aucune manière reprendre la mer : sa déliquescence le rendait trop dangereux.

Le juge des référés, saisi par l'autorité de tutelle du port de Beyrouth, à savoir le ministère des Transports et des Travaux publics, avait alors autorisé ce dernier à mettre le bateau en cale sèche « après avoir transféré et stocké la cargaison dans un lieu qu'il juge convenable, sous sa protection, en prenant les mesures nécessaires au vue de la dangerosité des matières présentes à bord du bateau », lit-on dans une décision datée du 27 juin 2014  signée  par le juge Jad Maalouf, dont Le Commerce du Levant a obtenu une copie.  « La décision précisait clairement que ces produits, hautement dangereux, devaient être stockés dans les conditions appropriées et sous la responsabilité du requérant, à savoir le ministère des Transports », souligne une source sous couvert d'anonymat. 

L'armateur et le propriétaire du cargo, eux,  n'ont pas réclamé leur bien. Ayant fait faillite, ils ont choisi d'abandonner le bateau et sa dangereuse cargaison. « C’est hélas assez courant dans le secteur du transport maritime qui a été largement laissé aux seules lois du marché », précise Aref Fakhri, expert en droit maritime et professeur associé à l’Université maritime mondiale, basée en Suède.

Le navire est donc resté à Beyrouth, avant de couler en 2017 selon le quotidien Al-Akhbar, tandis que la cargaison a été entreposée dans le hangar numéro 12 du port de Beyrouth. Sur le marché international, celle-ci vaut une petite fortune : selon Laleh Khalili, professeure de politique internationale à l'Université Queen Mary de Londres et spécialiste des infrastructures portuaires, sa valeur est estimée aujourd’hui à près de 1,37 million de dollars, à raison de 500 dollars la tonne.

Bateau abandonné

La direction des Douanes, qu'un règlement interne autorise à prendre possession de cargaisons lorsque celles-ci ont été abandonnées, s'est alors saisie du dossier. Entre 2014 et 2017, elle a demandé à cinq reprises au juge des référés l’autorisation de réexporter la cargaison compte tenue de « la dangerosité que constitue cette quantité à l'endroit où elle est conservée et aux risques qu'elle présente pour les employés », ou de la revendre  à la Lebanese explosive company, également connue sous le nom de Majiid Chammas & Co, une société libanaise installée dans le caza de Koura, selon les courriers envoyés par les Douanes dont une copie circule  sur Twitter.  «Nous avons alerté la justice à six reprises, entre 2014 et jusqu'à récemment, sur la nécessité de ré-exporter cette marchandise hors du pays, mais la justice ne nous a pas écoutés», s’est ainsi défendu Badri Daher, directeur général des Douanes, dans une interview accordée au quotidien L'Orient-Le Jour.

 

Mise à jour :

De Beyrouth à l’île Maurice, le problème de la dérégulation du transport maritime  Par Lucie Delaporte

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.