La sociologie en débat

Le débat opposant la neutralité scientifique de la sociologie à son engagement en faveur des dominés se poursuit… par Jacques Munier

https://www.franceculture.fr/emissions/le-journal-des-idees/le-journal-des-idees-jeudi-7-decembre-2017

Comme il convient à certains débats qui ne profitent qu’à ceux qui les nourrissent et réactivent à tout bout de champ. Pendant ce temps les vraies enquêtes de terrain se déroulent dans l’angle mort des médias, qui n’aiment rien tant que la polémique ramenant les questions sociales à des choix simples en termes de « pour ou contre ».

En l’occurrence c’est le livre de Gérald Bronner et Étienne Géhin, Le danger sociologique, qui a mis le feu aux poudres.

Dans la droite ligne des propos de Manuel Valls après les attentats de Paris, dénonçant une « culture de l’excuse » développée selon lui par des sociologues militants, les auteurs campent sur leurs positions dans la revue Le débat : cette culture de l’excuse – disent-ils « offre un récit idéal pour tout individu tenté d’expliquer ses défaillances, ses fautes ou ses échecs par l’action fatale de causes (sociales, psychologiques ou biologiques) sur lesquelles il n’a pas de prise ». Comme si on ne lisait que Pierre Bourdieu ou Laurent Mucchielli dans nos banlieues islamisées pour alimenter ce « biais d’auto-complaisance ».

Cela dit, le dossier vaut le détour, notamment les contributions de Dominique Schnapper ou de Pierre-Michel Menger, lequel dans une royale impartialité expose les différentes tendances de la sociologie aujourd’hui, opposant le vocabulaire des inégalités à celui des différences : « La sociologie hésite, beaucoup plus que l’économie, entre les deux solutions totalement opposées de correction des inégalités sociales, l’idéal d’une égalisation des conditions sociales et l’idéal d’égalisation des chances. »

Le débat recycle en fait d’anciennes et constitutives oppositions de la sociologie : le déterminisme social de Durkheim contre la théorie de l’action et du rationalisme de la décision individuelle façon Max Weber. Ou encore Bourdieu contre Boudon.

Les pages débats de L’humanité reprennent la balle au bond avec la tribune des Pinçon-Charlot : « Le travail d’alerte contre une violence de classe ». Les sociologues des riches estiment que « la neutralité axiologique est exigée des sociologues par les institutions liées à la recherche pour brider les analyses sur la violence des rapports sociaux de domination. L’objectivité, selon les sociologues, en phase avec le système capitaliste, est celle qui euphémise les rapports de classe et qui présuppose l’égalité des chances. » Une « pensée unique » visant à masquer « l’enrichissement des plus riches et l’appauvrissement des plus pauvres ». Ils rappellent au passage que « depuis la crise financière de 2008, la fortune de Bernard Arnault est passée de 23,1 milliards d’euros à 46, 9 milliards, soit une augmentation de 100%. » C’est ainsi que les « premiers de cordée » sont réputés seuls créateurs de richesse et d’emploi « tandis que les travailleurs et les salariés sont traités de fainéants, d’assistés ou d’illettrés ».

Arnaud Saint-Martin annonce quant à lui la couleur : « Découvrons nos cartes d’entrée de jeu : il n’y a de sociologie que critique, si bien que l’expression « sociologie critique » relève du pléonasme ». Pour lui, « La sociologie procède d’une mise à distance des évidences communes : elle suppose une rupture méthodologique avec ce que nous tenons pour vrai, acquis ou familier. Elle suspend le flux rassurant de la croyance, elle interroge les fondements de l’ordre social, sa part d’arbitraire aussi et c’est pourquoi, pour quiconque tient à ce que rien ne change, les constats qu’elle dresse peuvent déranger. Les valeurs de vérité et le sens du fait sont les principes de cette science émancipatrice. » Fin de citation. Pour le sociologue, il ne faut pas confondre l’effet politique induit par le savoir sociologique et l’engagement politique attribué aux chercheurs. « Si l’un des enjeux est de contrarier la domination sociale, de combattre la sottise et les fake-news, alors la meilleure stratégie consiste à maintenir la pression par les recherches fondamentales et engager politiquement ces savoirs ». 

Arnaud Saint-Martin est l’un des animateurs de la revue Zilsel 

Une revue dont la dernière livraison « poursuit ses incursions dans des territoires scientifiques et techniques méconnus » en publiant l’entretien que lui a accordé Diane Vaughan, sociologue américaine connue notamment pour la recherche qu’elle a consacrée à l’accident tragique de la navette spatiale Challenger, survenu en 1986. Cette « experte des échecs organisationnels » a conduit « une analyse très documentée de la banalisation du risque à la Nasa, qui avait conduit les ingénieurs à prendre des décisions mortelles », une analyse perçue comme largement contre-intuitive « dans la presse et parmi les professionnels de la gestion des risques et des désastres car l’interprétation qui dominait jusqu’alors consistait à individualiser la faute dans un registre très moraliste. L’explication par les structures et la culture d’une organisation aussi complexe que la Nasa montre à l’inverse comment une déviance s’est normalisée au gré des missions du programme de la navette ».

Dans la revue Sociologie, Laurent Mucchielli ouvre quant à lui le débat sur les conséquences de l’état d’urgence sur les politiques publiques, en recherchant, « derrière la scène politico-médiatique, les évolutions affectant plus durablement l’organisation des services de l’Etat et des collectivités territoriales ».

Par Jacques Munier

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