Élections européennes : lutte contre la propagande mensongère

Un projet collaboratif pour lutter contre la désinformation et les fausses nouvelles, dans le cadre des élections européennes. Tout savoir sur FactCheckEU et comment travaillent ces chasseurs d’infox ; les sites de l'UE sur la vérification des rumeurs et l'information sur les institutions ; le reportage de Charlotte Jousserand sur France culture

https://www.ledauphine.com/france-monde/2019/04/08/elections-europeennes-la-traque-des-fake-news

Site UE contre la désinformation : https://euvsdisinfo.eu/

Un autre site en français : https://decodeursdeleurope.eu/

Un autre site en anglais : https://eeas.europa.eu/headquarters/headquarters-homepage/2116/-questions-and-answers-about-the-east-stratcom-task-force_en#

France culture, par Charlotte Jousserand

L’Union européenne répond aux idées reçues les plus fréquentes avant les élections de mai prochain

L’Europe coûte trop cher, elle est antisociale, ne fait rien pour lutter contre l’évasion fiscale... Des accusations récurrentes lors des débats sur l’Union européenne. Mais qu’en est-il vraiment, au moment où la Commission européenne relance un site de décodage ?

"Les Décodeurs de l'Europe". Avec des chiffres et un décryptage des textes de lois, la Commission européenne a décidé d'expliquer ce qu'elle fait via un site internet, au nom contesté car synonyme de journalisme de vérification des faits. La Commission veut lutter contre les idées reçues sur l'Europe avant les élections européennes du 23 au 26 mai prochain. Des infox largement relayées contre lesquelles il est parfois difficile de se faire entendre.

Les principales fausses informations qui circulent sur l'Europe

Non, l’Europe ne légifère pas sur la courbure des concombres, ni sur la taille des étiquettes de soutien-gorge” martèle Isabelle Jégouzo, cheffe de la représentation de la Commission européenne en France. C’est pour lutter contre ce genre d’idée fausse que la Commission a décidé de réagir et de communiquer sur la réalité de la législation européenne. 

La Commission s’attaque aussi à un certain nombre de phrases-types souvent entendues dans les débats. Son site a pour vocation d’apporter des arguments, des faits pour remettre en cause ces affirmations avant les élections européennes de mai prochain

Parmi les idées ciblées : l’Europe est antisociale. Une affirmation que réfute Isabelle Jégouzo. Elle estime au contraire que “dans ce domaine, l’Union européenne a fait beaucoup de choses. On a quatre semaines de congés payés minimum en Europe, cela n’existe nulle part ailleurs dans le monde”. Isabelle Jégouzo rappelle que “l’Europe n’a pas toutes les compétences en matière sociale”. L’Europe fixe un socle social minimum commun pour la durée du temps de travail et des congés par exemple, mais c’est ensuite à chaque Etat-membre d’organiser son modèle social s’il veut aller plus loin. 

Autre idée souvent partagée et à laquelle la Commission veut apporter des réponses : l’Europe ne fait rien contre l’évasion fiscale. Isabelle Jégouzo reconnaît que l’Union européenne “ne va sans doute pas assez loin” car il faut l’unanimité des membres pour voter une loi dans ce domaine. La cheffe de la représentation de la Commission en France rappelle néanmoins que l’Europe a “imposé la transparence fiscale. On est capable de savoir qui paye quoi et où, ce qui permet aux Etats de vérifier si une entreprise paye bien des impôts qu’elle devrait payer ”. 

Autre idée qui circule beaucoup : l’Europe n’est pas démocratique. Isabelle Jégouzo affirme le contraire “le Parlement européen est l’émanation des peuples. Il vote l’ensemble des législations européennes, au même titre que le Conseil, c’est-à-dire les Etats-membres”. 

Les Décodeurs de l'Europe répondent à ceux qui pensent que "l'Europe est submergée par les migrants", qu'en réalité "environ 2,7 millions de migrants sont arrivés en 2015" soit "cinq migrants pour 1 000 habitants". En 2016, le nombre de migrants arrivés en France a diminué de moitié, il est passé à "1,2 million en raison du renforcement des contrôles aux frontières extérieures de l'Europe". 

VIDEO : L’Europe est-elle une création des États-Unis ?

Un site internet pour désamorcer les infox 

En France, la Commission a lancé ce mercredi 3 avril un site internet dédié pour décrypter les idées reçues qui circulent sur l’Union européenne. Ces fiches explicatives existaient déjà sur le site originel de la Commission depuis deux ans. En 2018, après un an d’existence, les Décodeurs de l’Europe ont atteint 45 millions de personnes sur Twitter, 1 million sur Facebook et ont fait plus de 100 000 vues sur le site internet de la Commission. 

Les fiches explicatives rédigées il y a deux ans ont été mises à jour, complétées et intégrées dans un nouveau site par l’équipe qui s’occupe de la communication de la Commission européenne en France. Isabelle Jégouzo, cheffe de la représentation de la Commission en France, indique “qu’une dizaine de personnes travaille pour les Décodeurs de l’Europe, entre autre choses”. Pour constituer ces fiches, l’équipe de la représentation de la Commission s’appuie sur les données brutes envoyées par la Commission depuis Bruxelles. L’objectif, explique Isabelle Jégouzo, est de rendre plus lisible le travail de la Commission sans “rentrer dans le débat démocratique”. 

Le nom choisi des “Décodeurs de l’Europe” n’est pas sans rappeler celui des “Décodeurs” du journal Le Monde, cette équipe de journalistes qui s’occupe de la vérification des faits depuis 2014. Cependant, la Commission se défend de faire du journalisme, elle estime qu’elle fait un travail de compréhension et de mise en forme

L’enfer, les menottes et le glyphosate : retour sur les intox du débat des européennes https://t.co/jl34ujEJ4qpic.twitter.com/sZfldewya6

— Les Décodeurs (@decodeurs) April 5, 2019

Le site des "Décodeurs de l'Europe" souhaite être réactif, l'équipe de la représentation scrute les réseaux sociaux pour pouvoir apporter des réponses en cas de diffusions d'infox. Sur le site, les internautes peuvent également poser leurs questions directement pour obtenir une réponse personnalisée sur l'Union européenne et le travail de la Commission. 

Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Junker, a proposé en 2018 plusieurs mesures pour garantir l’équité et la liberté pendant les élections européennes de mai prochain. Parmi ces mesures, il y a la demande de transparence aux partis politiques concernant le financement de contenus publicitaires mais aussi la possibilité de sanctionner l’utilisation illégale des données personnelles afin de peser de façon délibérée sur le résultat des élections européennes. 

Depuis 2015, l’Union européenne a constitué une task-force appelée East StratCom pour lutter contre la désinformation et pour répondre “aux campagnes de désinformation menées par la Russie”. Le budget alloué à ce service a plus que doublé depuis 2018. Il est actuellement de cinq millions d’euros.

Les Français, plus perméables aux fausses informations ?

Cette démarche des Décodeurs de l’Europe est une spécificité française qui, depuis sa création en 2017, a été déclinée dans d’autres pays. Selon la Commission européenne, la France est l’Etat membre qui se dit le moins bien informé sur les activités de l’Union européenne, une opinion partagée par 71% des Français interrogés. 

Au-delà de ce constat, Tristan Mendès-France, enseignant web au CELSA à Paris, estime sur France Inter qu’en France “on est malheureusement assez perméable” à ces fausses informations à cause d’une “société de plus en plus en crise”. Une société en crise, estime Tristan Mendès-France, c’est “quand la société se délite, quand le dialogue social marche moins, quand on a moins confiance dans les institutions importantes pour la démocratie comme les médias et les politiques, là on a un terrain qui est favorable à la diffusion de fausses informations et des fake-news”. 

Les fausses informations “ricochent sur ce qui fait mal à la société”, analyse Tristan Mendès-France, “elles vont toucher les questions qui interpellent la France, des choses qui sont liées à son identité, à sa souveraineté. C’est une société qui a un problème avec son identité”. L’enseignant au CELSA et blogueur considère que nos sociétés démocratiques sont plus ouvertes et donc plus “exposées” mais aussi “plus résistante” aux fake-news que dans les régimes autoritaires comme la Chine ou encore la Russie.

Les informations vérifiées noyées dans les algorithmes d'internet

Gérald Bronner, professeur de sociologie à l’Université Paris-Diderot, estime, sur France Culture, que s’il y a “une compatibilité évidente entre le mensonge et le totalitarisme, il peut y avoir une compatibilité entre les systèmes démocratiques que nous aimons et la diffusion massive de la crédulité”. Toutes les informations sont disponibles aujourd’hui sur internet et pour le spécialiste de la sociologie des croyances collectives et de la cognition humaine, “il faut se souvenir que ce n’est pas parce que l’information est disponible que l’on va accéder dans nos recherches à l’information la plus valable car cela dépend des algorithmes et des moteurs de recherche”. 

Gérald Bronner explique que “sur un marché de l’information qui est dérégulé”, les propositions qui sont “les plus douteuses et fausses vont se déployer beaucoup plus facilement que certaines propositions qui relèvent du vrai et de la méthode mais qui sont plus coûteuses intellectuellement”. Par ailleurs, le professeur de sociologie pointe les “bulles de filtrage”, c’est-à-dire ces mécanismes qui font que sur internet, on a tendance à n’être en lien qu’avec des gens avec qui on est d’accord. Selon lui, “internet amplifie le biais de confirmation”. 

Autre phénomène remarqué par le sociologue, le fait que ces fausses théories ou informations soient très partagées sur les réseaux sociaux. Selon lui, cela ne veut pas dire les personnes qui croient à ces idées sont très nombreuses, cela veut surtout dire qu’elles sont très actives. Enfin, Gérald Bronner dénonce la “suprême ruse du faux ou du douteux pour se faire passer pour du vrai”, que sont l’impression de savoir quelque chose. Cela représente, pour le professeur ce qu’il y a de “plus nocif pour la connaissance”. 

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