Vers le despotisme totalisant et violent des monopoles de la Tech

" Car la tech est une économie radicalement inégalitaire pour les individus, les entreprises ou les pays. Et plus encore, elle est inexorablement anti-démocratique... " Philippe Delmas - Cela pose la question de la liberté de choisir d'accepter ou non de se soumettre aux technologies, au cyberharcèlement. Le droit à la déconnexion dans la vie privée, pas seulement au travail.

https://www.franceculture.fr/emissions/la-conversation-scientifique/la-tech-est-elle-doucement-despotique-0

La Tech, sur laquelle se fonde la start up nation, accélère la discrimination entre ceux qui sont rien et ceux qui réussissent.

La Tech favorise l'appauvrissement de l'esprit (le tunnel cognitif : voir l'évolution de la presse avec Twitter selon l'analyse de Julia Cagé) et l'isolement ; c'est-à-dire détruire le lien social, la tolérance à l'altérité, la tempérance dans les propos (échanges violents désinhibés sur les réseaux sociaux, cf aff. Mila). La question du cyberharcèlement recouvre aussi le marketing intrusif dont il n'est jamais fait état ni discuté. Les envois non sollicités et leur dérangement permanent constituent une violation de la vie privée. Une boîte aux lettres est le prolongement du domicile, elle bénéficie de la même protection. Ce n'est pas une poubelle publique.

La Tech menace surtout l'emploi des classes moyennes. C'est une dynamique d'agglomération, de logique de métropoles, de concentrations de l'emploi dans l'Ile de France, en France par ex., mais de désertification des régions. Elle favorise le phénomène des villes Alpha.

La Tech favorise le calcul sur le jugement, le croire sur le savoir (cf. Alain Supiot).

Une démocratie est-elle toujours une démocratie dès lors qu'il existe une injonction à s'équiper de matériels connectés et l'obligation de passer par ces objets pour accéder à la société ? A la fracture géographique (Guilluy, Fourquet), la Tech n'ajoute-t-elle pas une fracture plus insidieuse, car invisible ?

C'est la question qu'aborde Julien Brygo dans le Monde diplomatique d'août 2019 :

Les millions d’oubliés du « tout numérique » - Peut-on encore vivre sans Internet ?

Sera-t-on bientôt contraint de faire scanner son téléphone portable ou d’utiliser Internet pour prendre le métro, le train, l’avion, faire ses courses ou payer ses impôts ? Pas de problème, nous explique-t-on, c’est plus commode, et tout le monde s’habitue. Or, justement, beaucoup de gens ne s’y font pas.

Le fond de la lutte contre la 5G, le compteur Linky, les Gafam, ... soulève la question de la liberté de choix de vivre librement, indépendamment d'une obligation de s'équiper ou se soumettre à une technologie. Laquelle devient despotique selon Philippe Delmas.

Cité dans l'émission en illustration du risque de l'anorexie langagière, de la réaction qui l'emporte sur la réflexion, le poète Jean-Pierre Verheggen.

Philippe Delmas jure un peu trop par Tocqueville en prétendant qu'il avait raison avec 170 ans d'avance sur la nature individualiste de la démocratie. Tocqueville ne peut pas nécessairement avoir raison parce que la société négligerait aujourd'hui par égoïsme des puissants la solidarité sans laquelle les rapports sociaux se réduisent de plus en plus au rapport de force ; c'est-à-dire à la loi de la jungle, l'opposé d'une société. D'où le doute sur la pertinence de l'analyse d'Alexis de Tocqueville, aristocrate fortuné capable de s'organiser un long voyage aux USA au 19° siècle. Est-il la meilleure référence qui soit en terme de démocratie ?

Philippe Delmas cite également beaucoup George Steiner.

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Philippe Delmas

Un pouvoir implacable et doux : La Tech ou l'efficacité pour seule valeur

Ce livre veut répondre à une question simple  : la révolution industrielle nous a apporté la richesse et la démocratie. Que nous apporte la révolution numérique  ? Pas autant de bienfaits que les créateurs numériques nous l’annoncent, puisque en dehors des formidables avancées de communication et d’industrialisation mondialisée qu’elle permet, elle est aussi un   vecteur d’inégalités qui n’ont jusqu’à présent jamais vraiment été révélées. Il lui faut à tout prix élaborer une vision du futur.

L’année 1969 fut l’apogée de la Révolution industrielle qui a permis à l’homme de marcher sur la Lune sans électronique, et l’an I de la Révolution numérique avec l’apparition des premières puces.

Un siècle de Révolution industrielle nous a apporté la prospérité et la démocratie, que nous apporte ce demi-siècle de Révolution numérique ?
Grâce à ses technologies - la Tech -, nos objets quotidiens sont devenus magiques : les smartphones nous donnent accès à tout et à tous, et Internet est un moyen d’échange sans limites, promesse d’une démocratie achevée.

Tout cela est un trompe l’oeil. La Révolution industrielle a enrichi toute la population de nos pays et entamé le développement des autres. La Tech crée une économie radicalement inégalitaire pour les personnes, les entreprises et les États. Elle mine nos classes moyennes dont les revenus du travail stagnent depuis quinze ans et, de son fait, les chances des pays pauvres de ne plus l’être ont baissé de moitié.

Passer d'une situation où les vainqueurs s’enrichissent plus que les autres à un monde où les autres ne s’enrichissent plus du tout est un changement de nature, pas de degré. La vraie menace de la Tech n’est pas économique mais politique.

Sa puissance inégalitaire met fin au pacte moral de la Révolution industrielle qui promettait l’amélioration de la vie pour tous. Dans le monde entier, le sujet n’est plus la démocratie mais l’efficacité des gouvernants, devenue le seul critère de jugement des citoyens.

Sa puissance technique est pour les États une tentation de contrôle irrésistible. Les dirigeants y cèdent dans un développement sans fin de la surveillance de nos vies. Pour notre bien.

La Tech serait-elle le despote « puissant et doux » par lequel Tocqueville voyait disparaître la démocratie ?

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