Michaël Foessel sur 1938 et Laurent Dubreuil sur Les politiques d’identité

Ce soir comme chaque semaine deux essais sous les feux de la critique : Michaël Foassel, "Récidive 1938" (PUF) et Laurent Dubreuil, "La dictature des identités" (Gallimard).

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Deux livres qui posent, dans des registres très différents, cette question… sommes-nous à l’aube d’une nouvelle dérive dictatoriale ? Dans Récidive, 1938, publié aux PUF, le philosophe Michaël Fœssel se fait historien, et plonge dans la presse française de cette année charnière, explore l’actualité politique, sociale, économique vue de l’extrême gauche à l’extrême droite. Alors que le thème du retour des années 30 revient comme une antienne, il traque les signes et révèle les conditions de l’affaiblissement démocratique…. Un souci que partage Laurent Dubreuil dans La Dictature des Identités publié chez Gallimard… bien qu’il perçoive un tout autre danger. L’essai décrit en effet un despotisme démocratisé, une dictature moralisatrice qui gagne les États-Unis, où ce philosophe de formation enseigne la littérature… l’émergence d’une politique d’identité.

Michaël Fœssel - Récidive, 1938

Je vous propose de commencer par le livre de Michaël Fœssel, Récidive, 1938 publié aux Presses Universitaires de France. L’auteur est philosophe, professeur à l’École Polytechnique et jouit ces dernières années d’une notoriété grandissante… régulièrement invité sur France Culture, ce dernier livre a fait l’objet de nombreuses interviews et de quelques comptes rendus. 

Un mot de l’auteur, qui a consacré ses travaux d’abord à la figure d’Emmanuel Kant, après comme il le raconte, être venu à la philosophie par la lecture de Paul Ricœur et de sa réflexion sur le Mal. Mais c’est un autre concept central et massif qui occupe désormais Michaël Fœssel : celui de Liberté que ce soit dans La Nuit. Vivre sans témoin (Autrement, 2017) ou bien entendu L’Avenir de la liberté (PUF, 2017). À chaque fois, les réflexions du philosophe sont ancrées dans l’actualité ou même dans ses propres pratiques. C’est encore une fois le chemin suivi dans cet essai.

Alors que le thème du retour des années 30 se déploie, que les inquiétudes se multiplient face à l’affaiblissement des démocraties, à la montée en puissance de l’autoritarisme en Europe comme ailleurs dans le monde… le philosophe se retrouve un peu par hasard plongé dans la lecture de la presse de 1938. Année charnière, celle des accords de Munich, de la fin du Front Populaire, de la Nuit de cristal qui va peu à peu renvoyer au lecteur stupéfié une image de notre présent. 

S’il prend toutes les précautions d’usages, l’histoire ne se répète pas, il fait tout de même apparaître les conditions qui ont permis la défaite des démocraties. Avec une thèse forte, ce n’est pas d’avoir été trop démocratique, mais plutôt de ne pas l’avoir été assez que la démocratie française a peu à peu sombré.

Le thème de la faiblesse de la démocratie est un des chapitres les plus intéressants dans le livre de Michaël Fœssel car ce thème est très présent dans les années 30 mais pour dire exactement l'inverse. C'est-à-dire non pas se désoler que la démocratie renonce à elle-même mais au contraire pour dire que le protocole démocratique , parlementaire est bien trop long, trop compliqué pour faire face à la montée des totalitarismes aux portes de la France et notamment en Allemagne. (Catherine Portevin)

C'est une passionnante enquête pour l'année 1938 presque quotidienne ou du moins quotidien par quotidien (au sens de la journée mais aussi du journal) [...] Les journaux participent évidemment de l'état d'esprit d'une époque, d'un moment. Michaël Fœssel nous fait participer à une traversée, nous donnant les différentes étapes de l'époque et qui permet au lecteur de comprendre  la proximité avec aujourd'hui. (Aliocha Wald Lasowski)

A rapprocher du

Laurent Dubreuil - La dictature des identités 

Deuxième temps de l’émission, je vous propose de nous pencher maintenant sur l’essai de Laurent Dubreuil, La Dictature des identités, publié chez Gallimard dans la collection Le Débat. Un livre qui prend pour cible ce que l’auteur appelle la « politique d’identité »… Lui qui enseigne la littérature à l’université Cornell aux États-Unis, a constaté, dans le sillage des subaltern studies, la montée en puissance, chez les étudiants des campus américains, de ces revendications identitaires dans des proportions qui frisaient parfois le ridicule. 

C’est en tout cas le sentiment de Laurent Dubreuil qui s’arrête dans le livre sur l’appropriation culturelle, le droit à ne pas être offensé, les safe zone… autant de coups de canifs nous dit-il dans la possibilité de vivre ensemble. Pire, les tenants de cette politique d’identité prétendent corriger les structures sous-jacentes de domination et de discrimination, en revendiquant un particularisme qui aggrave en réalité ces lignes de séparation. 

D’une plume ironique et qui sait même parfois se faire acerbe, Laurent Dubreuil détaille des affaires essentiellement américaines… qui résonnent toutefois avec l’actualité récente de ce qui s’est passé à la Sorbonne, quand des militants antiracistes ont bloqué l’accès à la représentation des Suppliantes d’Eschyle, mise en scène par l’helléniste et homme de théâtre Philippe Brunet. En cause, une accusation de blackface… 

Du coup les craintes d’un virage autoritariste, exprimées par l’auteur, le risque de censure que font peser ces politiques d’identité sur la culture sont à prendre au sérieux. On est malgré tout face à un phénomène essentiellement américain, en tout cas dans les exemples qui sont pris ici, et dont il conviendrait de mesurer l’ampleur réelle des deux côtés de l’Atlantique, ce que ne fait pas Laurent Dubreuil.

J'ai l'impression que Laurent Dubreuil retrouve ce qu'il critique initialement par exemple en ce qui concerne l'identité féminine : ce n'est ni une essence ni une nature, c'est une situation de lutte contre l'oppression, un combat pour la liberté. Et c'est vrai que d'une certaine façon il invite à retrouver ce combat pour la liberté [...] La dernière partie du livre devient beaucoup plus sympathique car c'est une créativité esthétique qu'il retrouve et valorise. (Aliocha Wald Lasowski)

Ce qui est très intéressant chez lui c'est de lutter contre une essentialisation souterraine, une réessentialisation, une renaturalisation des identités. Il défend une identité qui laisse possible de donner vie à autre chose que ce qui est prévu. (Catherine Portevin)

>>>Choix musical : Esteban Van der Guy "Ordinary fly" (feat. Mathieu Saïkaly)

L'instant critique

Nous reparlerons aujourd'hui de deux revues. Aliocha Wald Lazowski nous propose La revue Esprit d'avril 2019 intitulée : "Lancer l'alerte" autour d'un article  de Patrick Weil  "Il faut accorder l’asile constitutionnel  à Edward Snowden" et Catherine Portevin a choisi La Nouvelle Revue Française, n° 635 de mars 2019  qui met en avant la  question posée des années trente : analogie  trompeuse ou miroir cruel ? Trois écrivains répondent, Gwenaëlle Aubry,  Philippe Le Guillou, Jacques Drillon, et Gilles Kepel.

Bibliographie

Récidive, 1938

Michaël Foessel

puf, 2019

La dictature des identités

La dictature des identités

Laurent Dubreuil

Gallimard, 2019

Intervenants

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