Procès Georges Tron : les questions « intrusives » du président

Au troisième jour du procès de Georges Tron et de son adjointe devant la cour d’assises de Bobigny, le président a entendu Virginie Ettel, première partie civile, qui dénonce deux faits de viol et d’agression sexuelle. Par son questionnement insistant et parfois déroutant, le président a déstabilisé la plaignante. Par Julien Mucchielli le 15 décembre 2017

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« Je vais vous poser, dit le président, des questions intrusives. Uniquement ce qui est nécessaire, mais tout ce qui est nécessaire », ajoute Régis de Jorna qui préside la cour d’assises de Bobigny. La 3e journée du procès de Georges Tron, maire de Draveil et Brigitte Gruel, son adjointe, pour viols et complicité de viols sur Virginie Ettel et Eva Loubrieu, alors employées de la mairie de Draveil (Essonne), a été presqu’entièrement consacrée à l’interrogatoire de la 1e plaignante.

L’interrogatoire débute (interrogatoire que l’on pourrait qualifier de suspicieux). « Qu’est-ce que vous avez à dire, qu’est-ce que vous attendez de ce procès, quelle est votre position sur les faits aujourd’hui ? – Je maintiens qu’ils m’ont agressé sexuellement, j’ai porté plainte pour des agressions, par pour de la réflexologie », explique Virginie Ettel, en référence à la passion de Georges Tron pour la « réflexologie plantaire ». La plaignante, quadragénaire pantelante et physiquement marquée par une anxiété qu’elle affirme liée à l’affaire, attend à la barre de narrer le récit de ses viols. Le président, après avoir lui-même évoqué les récits faits par la partie civile aux enquêteurs, en lisant la description, pose immédiatement une série de questions précises et fermées, sur les circonstances des faits, insistant « pour la manifestation de la vérité », sur les incohérences de Virginie Ettel.

La première est une erreur patente : elle porte sur la date des premiers faits. Virginie Ettel, au départ, a déclaré que le déjeuner au château de Villiers, au cours duquel Georges Tron l’aurait violé, avec la complicité active de Brigitte Gruel, avait eu lieu le 12 novembre. Or, il s’est avéré que ce déjeuner a eu lieu le 19 novembre. Elle pense que c’est parce que son déjeuner du 12 était inscrit à son agenda, et pas celui du 19, qu’elle a confondu. Elle admet sans ambages ses contradictions. « Je peux comprendre aujourd’hui, estime Virginie Ettel, que mes incohérences me portent préjudice », concède-t-elle à plusieurs reprises. Elle ne les explique pas, sinon en invoquant les mécanismes psychiques qui altèrent la mémoire, la déforment bien souvent, et conduit à commettre des erreurs qu’un observateur impartial pourrait qualifier de « grossières ».

« On est dans une audience ambiance 1950 »

Le déjeuner se déroule, pendant lequel Georges Tron, puis son adjointe, prennent dans leur main et tripotent le pied de l’employée, comme cela s’était déjà produit à deux reprises, une fois dans une restaurant japonais de Draveil, une fois dans une voiture. Les convives partent (il est 15h30). Brigitte Gruel ferme à clef, et Virginie Ettel résume simplement : « Georges Tron a écarté ma jupe, a mis ma main dans ma culotte, puis a introduit un doigt. Face à mon absence de réaction, il a caressé Brigitte. » Virginie Ettel a les yeux fermés. C’est Georges Tron qui préside aux ébats. Elle n’ose pas les rouvrir, sauf une fois, où elle aperçoit l’adjointe au maire à moitié nue. « J’ai entendu Brigitte faire une fellation à George, j’ai préféré garder les yeux fermés ». La défense fera remarquer que les différentes versions de la plaignante divergent sur ce point : a-t-elle vu l’acte ou simplement entendu ? Ça intrigue le président. « Et comment avez vous reconnu ? » La plaignante est formelle mais le président veut savoir, elle finit par dire : « Il y avait des bruits de succions qui laissent supposer qu’il y a eu une fellation à ce moment là.

– Soyons précis, supposé ou vu ?

– Supposés.

– D’accord, et pendant tout ce temps, vous ne réagissez pas ?

– J’en était incapable Monsieur le juge. »

Le président entend revenir sur certains détails. Virginie Ettel décrit un état de choc.

Le président : « Vous ne vous êtes pas défendue ? Vous n’étiez même pas en mesure d’émettre un son ? Vous n’avez pas opposé une résistance physique à vous laisser caresser, déshabiller ?

– Aucune résistance, aucun plaisir. J’étais paralysée, j’étais comme devenue toute molle. Je n’étais pas en mesure d’opposer une résistance

– Mais enfin, c’est un acte important, on ne se fait pas déshabiller, on ne se retrouve pas presqu’entièrement nue sans qu’il se soit rien passé. » Il demande d’autres détails : « Vous aviez un collant, une culotte, un string ? Des bas ? Qui tenaient tout seuls ? Bon, et il a introduit des doigts dans votre vagin ?

– Il a mis un seul doigt.

– Il a mis un doigt à l’intérieur de votre vagin », répète le président d’une voix énergique. La femme sanglote.

« Oui, M. le président »

– Bon, d’accord, et vous ne pouviez pas exprimer une opposition ? C’est pour mieux comprendre que je pose ces questions. » Sans doute le président, qui redoute le virulent questionnement d’Éric Dupond-Moretti, qui défend Georges Tron, entend purger l’audience de ce qui sont des failles majeures dans l’accusation. Mais par sa lourde insistance, son évident manque de délicatesse qui met « mal à l’aise » Virginie Ettel, il donne l’impression de celui qui essaie de confondre la personne qu’il interroge, en la mettant face à ses contradictions. « On est dans une audience ambiance 1950, proteste soudain son avocat Vincent Ollivier en se levant du banc, on dirait que la cour découvre un phénomène pourtant documenté, qu’on appelle l’état de sidération » Plus tard, il ajoutera : « Je pense que vous pourriez le prendre en compte et l’expliquer aux jurés. »

« Bon, enchaîne le président, on va parler de vos tentatives de suicide. Deux événement marquant, n’est-ce pas ? » Il est établit qu’au soir du 19 novembre, soit le soir des faits allégués, les secours sont intervenus au domicile de Virginie Ettel – qui pensait que cette tentative était intervenue au moins une semaine après le viol (qu’elle situait le 12). Or, cette dernière ne relie à aucun moment le viol qu’elle prétend avoir subi, et l’ingestion massive d’alcool et de médicaments, dans le but de mettre fin à ces jours. Elle ne l’explique pas. La défense, qui souligne que les juges d’instruction, en rendant une ordonnance de non-lieu, n’y a pas cru, y voit la preuve que la scène du viol n’a pas eu lieu.

« Vous aviez l’impression d’être un objet. Un objet sexuel ? »

Le deuxième viol, nié là encore par les deux accusés, se serait déroulé le 4 janvier 2010. La secrétaire de Georges Tron lui fait la demande incongrue – car ce n’est pas le travail de Virginie Ettel – d’apporter au domicile de Brigitte Gruel l’agenda de « M. le maire », qui doit passer le chercher plus tard. Elle s’exécute.

À son arrivée, Geroges Tron, au téléphone, est assis dans le canapé du salon. Trois verres son remplis de vin, sur la table basse.

Le président : « Pourquoi obéir à la secrétaire de Georges Tron ?

– C’est mon patron.

– Mais pas elle.

– Je lui dis que je n’ai pas envie d’y aller, mais elle insiste en disant que c’est une demande du patron.

– Oui, mais c’est pas lui », pinaille-t-il.

Virginie Ettel pleure.

« Excusez-moi M. le président, mais je pense que vous me manquez de respect.

– Mais c’est pour que l’on comprenne ! »

Me Ollivier : « Je ne pense pas que ce soit utile de lui poser cinq fois la même question.

– On essaie de creuser, de comprendre, Maître. Madame, vous lui dites bonjour à M. Tron ? Mais il vous a quand même déjà violé.

– Je les vois tous les jours, je leur dis bonjour.

– Bon, ben voilà », la félicite-t-elle.

– Il me souhaite bonne année.

– Vous acceptez qu’on vous souhaite une bonne année, alors qu’on vous a violé ?

– Mais qu’est-ce que vous voulez que je dise ?

– Et pourquoi attendez-vous la fin de la conversation téléphonique, pourquoi ne pas partir immédiatement ?

– Ça s’appelle la politesse.

– Mais pourquoi vous restez boire du vin ? », le président insiste sur l’absence de menace physique, de violence. « C’était une contrainte par autorité, par charisme, c’est quelqu’un d’impressionnant.

– Mais s’il vous avait demandé de vous jeter de je ne sais où, vous auriez accepté ? », lance le président.

Le juge et la plaignante, ensemble, relatent les faits. Georges Tron insiste pour qu’elle prenne un macaron, boive du vin, ôte son manteau. Pour elle c’était « inconcevable qu’ils recommencent », car ils avaient bien noté sa réticence au mois de novembre. Très similaire aux premiers faits, tripotage de plante de pied compris, la scène se passe. Virginie Ettel a les yeux fermés. Brigitte Gruel lui ôte son soutien-gorge, George Tron la caresse, sans parvenir à la pénétrer, car elle avait un collant, alors le maire pose la main de Virginie sur le sexe de son adjointe. « Je dois toucher Brigitte, l’embrasser, lui caresser le sexe. J’ai envie de vomir, je me dégoûte, ils me dégoûtent », confie la plaignante à l’association européenne contre les violences faites aux Femmes au travail (partie civile au procès).

« Vous dites que vous avez été laissée sur la moquette, comme une poupée gonflable. C’est fort ! Qu’est-ce que vous entendez par là ?

– Je pense que c’est assez clair, non ?

– D’accord. Donc vous aviez l’impression d’être un objet. Un objet sexuel ? Parce que poupée gonflable, c’est assez connoté. »

L’avocat général pose quelques questions, dont : « Pourquoi ces viols, selon vous, se sont produits ? » Et « Pourquoi n’avez-vous pas oublié l’événement, comme certaines victimes ? » La défense, enfin, relève des incohérences, des contradictions, les érigent en mensonges. La journée s’est achevée par la déposition spontanée d’Eva Loubrieu, une heure d’un saisissant récit, précis et édifiant, sur lequel la seconde plaignante sera interrogée tout au long de cette 4e journée d’audience.

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