Robespierre. La fabrication d’un mythe

Marc Belissa et Yannick Bosc, Robespierre. La fabrication d’un mythe. Paris, Ellipses, 2013, 572 p., ISBN 978-2-7298-8369-0, 24,50 €. Les deux auteurs l’exposent d’emblée dans l’introduction, leur livre se veut « plus un travail de déconstruction que de construction ». Mais quelle déconstruction bienvenue et surtout bien menée !

https://journals.openedition.org/ahrf/13215

Prolonger :

Le Média :

LE GRAND MÉCHANT ROBESPIERRE | MARC BELISSA, YANNICK BOSC

Avec les historiens Marc Belissa (Univ. de Paris Nanterre) et Yannick Bosc (Univ. de Rouen).
Avant même son arrestation et son exécution lors de Thermidor (juillet 1794), Maximilien Robespierre a été outrancièrement vilipendé et calomnié par les ennemis de la Révolution, en particulier par les presses royaliste et anglaise. Son élimination a été immédiatement justifiée par une diabolisation destinée à discréditer tout projet de démocratie réelle au profit d’un système représentatif reléguant le peuple à la passivité et laissant aux possédants le monopole d’un gouvernement « des compétences » mené en fonction de leurs intérêts.
En évoquant les différents regards successivement portés sur l’« Incorruptible » jusqu’à nos jours, M. Belissa et Y. Bosc montrent la permanence de l’enjeu politique essentiel qui s’est cristallisé autour de cette figure. Enjeu qui demeure on-ne-peut-plus actuel : la démocratie réelle, où l’action des représentants seraient strictement contrôlée par le peuple, est-elle possible ?
Une émission de Julien Théry.

Les âges du mythe Robespierre, Marc Belissa et Yannick ...

France culture :

Jean-Michel Clément " Robespierre la fabrication d'un monstre "

" Refusant toute approche psychologisante et tout sensationnalisme, cette biographie entend suivre l'homme parmi ses pairs et ses rivaux, à travers ses multiples et successives prises de position politiques. Passé à la postérité comme une figure du monstre, Robespierre doit cette réputation aux thermidoriens. L'auteur démonte la légende noire pour retrouver l'image d'une figure éminemment politique." - Présentation de l'éditeur

Robespierre : la fabrication d'un monstre

 

Comment la chute de Robespierre a inauguré le règne des technocrates

Par Vincent Ortiz - 26 juillet 2018

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De « l’économie politique populaire » au triomphe du libre commerce

Les Thermidoriens encouragent une dépolitisation des débats, qui touche en particulier les questions économiques – parfois réduites à des enjeux purement techniques. Puisque le libre commerce permet l’accroissement de la richesse globale, qui profite à tous, comment peut-on raisonnablement s’y opposer ? L’air du temps, marqué par l’influence des économistes « physiocrates », est propice à de tels raisonnements ; il convient de s’arrêter quelques instants sur ce courant « physiocratique »[2].  Résolument libéral, il a joué un rôle important dans la dépolitisation et l’autonomisation de l’économie, comme sphère séparée des autres disciplines au cours du XVIIIème siècle. Ce courant de pensée exerce une influence diffuse, quoique souvent indirecte, sur les députés de l’Assemblée nationale. Les physiocrates placent d’immenses espérances dans la science économique naissante. Celle-ci détient, selon eux, la clef de l’abondance et de la prospérité pour les sociétés. Au point qu’ils estiment que les prescriptions de l’économie doivent s’imposer aux gouvernements eux-mêmes. Le pouvoir politique doit donc reconnaître que sa souveraineté est limitée par les lois naturelles que découvre la science économique. L’économie ne donne-t-elle pas les clef d’un « ordre naturel pour le gouvernement des hommes« , comme l’écrit l’éminent physiocrate Lemercier de la Rivière dans L’ordre naturel et essentiel des sociétés politiques ? Ce statut méta-politique et méta-social accordé à l’économie, cette confiance, presque religieuse, dans les vertus de la science économique, ont été moqués dès les premiers écrits des physiocrates, que l’on a affublés du surnom d’économystificateurs, ou taxé d’économisme. Jean Cartelier, historien spécialiste des physiocrates, y voit quant à lui une « pensée totalitaire avant la lettre ». Les physiocrates dressent ainsi les premiers rudiments d’un discours économiciste, destiné à connaître un long développement au cours des siècles suivants.

On comprend donc les multiples appels à la réconciliation sociale entre riches et pauvres lancés par les Thermidoriens. Les conflits qui opposent « gens de bien » et « gens de rien » sont le fruit d’une mauvaise appréhension de la situation – et de préjugés tenaces qui poussent les pauvres à haïr les riches, dont il convient de ne pas exagérer les vices : « il y a une pudeur qui retiendra les riches, et qui les empêchera toujours de priver le pauvre de la possession qui lui est destinée », estime le Thermidorien Bourdon de l’Oise. Face aux inégalités sociales, la redistribution forcée n’est pas une solution viable : en attendant que le libéralisme économique transforme la France en pays de Cocagne, il faut faire appel au « sentiment de fraternité » des riches, « qui leur font un devoir sacré de partager leurs subsistances avec leurs frères de tous états, de toutes professions », écrit le négociant Robert Lindet (acteur de premier plan dans le coup d’Etat contre Robespierre).

Cette communion fraternelle entre riches et pauvres était moquée deux ans plus tôt par Robespierre : « Sans doute, si tous les hommes étaient justes ou vertueux ; si jamais la cupidité n’était tentée de dévorer la subsistance du peuple ; si tous les riches se regardaient comme les frères du pauvre, on ne pourrait reconnaître d’autre loi que la liberté [économique] la plus illimitée ; mais s’il est vrai que l’avarice peut spéculer sur la misère, et la tyrannie elle-même sur le désespoir du peuple, pourquoi les lois ne réprimeraient-elles pas ces abus ? ». Faisant écho aux sans-culottes, il estime que la République doit reconnaître l’existence d’un antagonisme d’intérêts entre pauvres et riches, afin de protéger les premiers contre les seconds par la mise en place d’une « économie politique populaire ». Comme Rousseau avant lui, Robespierre refuse la réduction de l’économie à des enjeux purement techniques. Auteur d’un Discours sur l’Economie politique, Rousseau est l’un des premiers à accoler l’adjectif « politique » au concept d’ »économie« . Il s’inscrit par là-même en faux avec ce mouvement de naturalisation de l’économie encouragé par les physiocrates et poursuivi par les Thermidoriens.

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