" Salauds de pauvres " et Gilets jaunes

Violents, grossiers et soiffards: les "salauds de pauvres" de 1840 aux gilets jaunes en passant par Jean Gabin - Par Chloé Leprince : Derrière les réactions à la violence des "gilets jaunes", la trace de quelques vieilles représentations des mondes populaires et le refrain "classes laborieuses, classes dangereuses", qui s'ancre dans la première partie du XIXe siècle.

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Chaque samedi depuis le 17 novembre, premier jour de la mobilisation des "gilets jaunes", la violence d'un mouvement hors norme (et parfois hors de contrôle) a été au centre de tous les commentaires dans les médias. Pour les uns, elle est "un déchaînement" ; pour d'autres, un exutoire incontrôlé, "une pulsion révolutionnaire" ou la manifestation d'une "toute puissance infantile" face à une autorité parentale défaillante. Pour d'autres encore, la violence des "gilets jaunes" serait "inhérente" à leur mouvement, consubstantielle.

Au sein-même du mouvement, l'usage de la violence a pu diviser, tandis que l’historien Gérard Noiriel rappelait un peu partout que les mouvements sociaux n’ont jamais été exempts de violence.

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A travers la façon dont nous commentons les violences qui rythment les week-ends de protestation depuis un mois, affleurent d'anciennes représentations de ceux qui manifestent derrière ces "gilets jaunes" : les milieux populaires. Ce n'est pas le terme qu'a utilisé Emmanuel Macron la première fois qu'il a réagi publiquement au mouvement des "gilets jaunes". Au lendemain de la deuxième journée de mobilisation  (“acte II”), Emmanuel Macron avait affirmé qu’il voulait répondre aux “classes moyennes et laborieuses” - à nos classes moyennes et laborieuses”, a-t-il dit plus précisément.

Ce 25 novembre-là, Emmanuel Macron a-t-il en tête l’attelage “classes laborieuses, classes dangereuses”  qui est la référence sous-jacente derrière l'expression "classe laborieuse" ? Aujourd'hui et jusqu'à ce qu'elle soit exhumée par le Président de la république, l'expression est tombée en désuétude dans le répertoire politique. 

La référence qui affleure derrière les mots est précise. Classes laborieuses et classes dangereuses est en fait le titre d’un ouvrage qui remonte à 1958, signé Louis Chevalier. Epuisée, cette somme (plus de 560 pages) sera longtemps introuvable, avant d’être rééditée en 2002. Sur la quatrième de couverture, l’éditeur, Perrin, indique alors que Chevalier, qui sera élu Professeur au Collège de France à 39 ans, est encore “le plus grand historien de Paris”. Et que ce travail qui lui assurera sa plus grande part de notoriété “a inspiré des dizaines de travaux universitaires et fourni la matière à des romanciers et à des cinéastes”.

Dans cet ouvrage, l’auteur entend fonder une vaste socio-histoire de la capitale française dans la première moitié du XIXe siècle depuis la perspective de la criminalité. Pour lui, il s’agit à l’époque de combler une lacune. Son livre démarre sur ce constat :

L’histoire économique, sociale et politique de Paris, pendant la première moitié du XIXe siècle, a choisi d’ignorer, bien à tort, le problème des classes dangereuses et l’immense documentation qui le concerne, comme si le crime n’était qu’un aspect secondaire et méprisable de l’évolution urbaine et sa description une mode littéraire, éphémère et suspecte.

Pour lui, la littérature de tous ordres est si abondante qu’il est même “difficile d’entrer en ce Paris autrement” que par sa part de conflictualité que Chevalier résume en “crises et conflits de toutes sortes : des incidents dispersés de la rue ou du travail, aux grands soulèvements professionnels, aux émeutes et aux révolutions, des brutalités répétées d’atelier ou de carrefour et des règlements de comptes quotidiens aux plus solennelles empoignades, des haines privées aux grandes haines populaires”.

Un peu plus loin, sur fond d’épidémie de choléra en 1832, Louis Chevalier évoque “les haines de classes” qui transpirent de “cette fureur meurtrière qui semble s’emparer soudain de la ville. Des classes populaires d’abord.” Cette fresque du Paris sous la Restauration et la Monarchie de Juillet montre qu’à cette période, l’ordre établi peut vaciller sous le poids de la misère, du manque de travail ou d’un habitat indigne. 

Sous la plume de Chevalier, le crime n’est plus un fait divers ou le creuset d’un récit pittoresque : il est un fait social. L’historien qui travaille à l’INED d’Alfred Sauvy à la sortie de la Seconde guerre mondiale, dira plus tard, en février 1991, dans l'émission "A voix nue" sur France Culture, toutes les limites des statistiques à ses yeux :

La statistique ne sert à rien, il y a beaucoup plus dans une phrase de Balzac que dans toutes les études de mortalité, de nuptialité, etc.

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Mais en 1958, au moment où Louis Chevalier écrit Classes laborieuses et classes dangereuses, pour lui, si Paris est rongée par le crime, Paris est d’abord malade de sa croissance. Entre 1789 et 1850, la population de la ville a quasiment doublé en soixante ans, passant de 524 000 habitants à plus d’un million d’habitants. Parmi eux, davantage d’immigrés, davantage de prolétaires, davantage de marginaux, souligne Chevalier qui dresse l’inventaire d’une ville en pleine déchéance. Et assimile le bas de l’échelle sociale et la violence, évoquant par exemple "une population qui tente de se faire une place en un milieu hostile et qui, n’y parvenant pas, s’abandonne à toutes les haines, à toutes les violences, à toutes les violations".

L'œuf, la poule et les stigmates 

Soixante ans après sa sortie, Classes laborieuses et classes dangereuses reste un classique en socio-histoire, et son titre peut facilement être recyclé ici ou là. Souvent, ce recyclage ne se fatigue pas vraiment d'un souci de cohérence avec le contenu réel de l’ouvrage de Chevalier. Quitte à voir sous sa plume un portrait de la classe populaire à travers ses crimes, là où la démarche de l’auteur procédait d’un raisonnement inverse : c’est bien une histoire criminelle de Paris qui l’amène à penser la violence des classes populaires, et pas le contraire. Soixante ans après sa parution et moyennant quelques anachronismes, le raccourci est à peu près aussi expéditif que de se piquer, aujourd’hui, de faire un portrait des classes populaires depuis la prison sous prétexte que les classes populaires sont bel et bien sur-représentées dans la population carcérale.

Mais si le titre de Chevalier est aussi resté dans les mémoires, c’est aussi parce que, dans notre imaginaire collectif, les termes “classes laborieuses” et “classes dangereuses” résonnent l’un avec l’autre de très longue date. C'est en raison de cet imaginaire que les termes "classes laborieuses" charrient une représentation implicite des catégories les plus mal loties, déviantes et menaçantes. 

Une date permet d’ancrer l’assimilation des “classes laborieuses” à des “classes dangereuses” : c’est 1840, l’année où paraît Des classes dangereuses de la population dans les grandes villes et des moyens de les rendre meilleures. L’ouvrage (deux tomes, en fait, accessibles aujourd'hui sur Gallica), est de Honoré-Antoine Frégier. Son auteur contribue dès cette première moitié du XIXe siècle à enraciner par écrit l’image d’un bas peuple aviné et incontrôlable, livré à ses viles passions les plus destructrices : "Les classes pauvres et vicieuses ont toujours été et seront toujours la pépinière la plus productive de toutes les sortes de malfaiteurs : ce sont elles que nous désignerons sous le titre de classes dangereuses ; car lors même que le vice n’est pas accompagné de la perversité, par cela même qu’il s’allie à la pauvreté, il est un juste sujet de crainte pour la société."

Sous la plume de Frégier, la violence mais aussi l’alcool sont deux motifs qui nourrissent la stigmatisation des mondes populaires. Né avec la Révolution française, en 1789, Frégier travaillait à la préfecture de la Seine (le département qui englobait alors Paris). À une époque où l’on parle facilement des pauvres ou des prolétaires comme de “sauvages” ou de “barbares” - quelques années plus tard, Adolphe Thiers dira “multitude” pour stigmatiser “une quantité de vagabonds” -, Frégier publie cet ouvrage dans le cadre d’un appel à contribution des pouvoirs publics. Deux ans plus tôt, en 1838, l’Académie des sciences morales et politiques avait en effet lancé un concours. Consigne officielle :  “Rechercher d’après des observations positives quels sont les éléments dont se compose cette partie de la population qui forme une classe dangereuse par ses vices, son ignorance et sa misère ;  indiquer les moyens que l’administration, les hommes riches, les ouvriers intelligents et laborieux pourraient employer pour améliorer cette classe dangereuse et dépravée.”

Neuf ans après la première révolte des canuts à Lyon, et alors que Monarchie de Juillet est dans l’impasse, Frégier endosse un double objectif : mieux connaître le bas peuple... pour mieux trouver comment le contenir.  “Mobile et mystérieuse”, cette classe dangereuse peine toutefois à se laisser saisir sous la plume de Frégier qui est pourtant bien placé, depuis son travail dans l’administration préfectorale, pour documenter la délinquance - il publiera d’ailleurs une Histoire de l'administration de la police de Paris dix ans plus tard.  

De ces pauvres, déviants, violents, dans un Paris perclus d’inégalités, de rapports de classe brutaux et de délinquance, Frégier parle davantage en termes d’_”errance”et de “dépravation” que de rage émancipatrice ou de soif de justice. Pour Frégier, la frange des délinquants “donne la main à la partie corrompue des classes ouvrières” pour recruter au sein du lumpenprolétariat pour “travailler secrètement à ravir à celui qui ne possède rien l’estime de soi-même, afin d’en faire un disciple de sa dépravation et plus tard un complice de ses crimes”_.

Ivresse et fol orgueil prolétaire

Dans ce Paris des indigents, Frégier passe en revue ouvriers pochtrons, vagabonds, prostituées... Ceux qui sont portés sur la bouteille sont légion dans ce petit peuple parisien qui , sous sa plume, court à sa propre perte à coups de rasades. Dans le chapitre “Revue des garnis affectés aux ouvriers et aux classes les plus infimes”, l'auteur écrit par exemple :

Quand, au lieu d’atténuer la misère par la sobriété par la misère et l’économie, le prolétaire, car il est bien permis d’user de cette qualification en parlant du chiffonnier et du vagabond, le prolétaire, dis-je, aspire à boire dans la coupe des plaisirs réservés à la classe riche et aisée, quand il cherche, non pas à humecter ses lèvres dans cette coupe, mais à s’y abreuver jusqu’à l’ivresse par un fol orgueil, il se dégrade d’autant plus qu’il veut s’élever davantage.

Et, plus loin : 

Voyez cet homme appliqué au travail dans son triste réduit, il porte une veste en lambeaux, et un méchant pantalon qui cache à peine sa nudité [... ] D’où vient que, dans la force de l’âge, et travailleur diligent, il se trouve ainsi dénué des choses de première nécessité ? C’est qu’il a dévoré dans les orgies du cabaret tout le fruit de son travail.

Ça vous évoque "Salauds de pauvres" ?

On ne doit pas cette réplique à Coluche (qui la reprendra plus tard à son compte) mais à Claude Autant-Lara. C’est en effet dans son film La Traversée de Paris, qui date de 1956, que Jean Gabin éructe “Salauds de pauvres” à un couple de bistrotiers.

Dans ce dialogue aussi, c'est l'alcool et le corps qui font office de stigmate :

Grandgil : Ca suffit, j'en sais déjà d'trop ! Non mais regarde-moi le mignon avec sa face d'alcoolique et sa viande grise... Avec du mou partout... Du mou, du mou, rien que du mou... Mais tu vas pas changer de gueule un jour toi non ? Et l'autre, la rombière, la gueule en gélatine et saindoux. Trois mentons et les nichons qui dévalent sur la brioche... Cinquante ans chacun, cent ans pour le lot... Cent ans de conneries !                                                                        
Marcel Martin : Où est-ce qu'il va chercher tout ça ?                                                                       

Grandgil : Mais qu'est-ce que vous êtes venus faire sur Terre, nom de Dieu, vous n'avez pas honte d'exister, hein ? [...] Regarde-les, tiens ! Ils bougent même plus ! Et après ça ils iront aboyer contre le marché noir... Salauds d'pauvres !  Et vous là, affreux ! Je vous ignore, je vous chasse de ma mémoire ! J'vous balaie !

Après l’attentat à Strasbourg, la classe politique a appelé les "gilets jaunes" à se montrer “raisonnables”. Un peu comme on rappellerait un enfant à l'ordre ? Cette représentation de la mobilisation comme une forme d'action irréfléchie, "déraisonnable", "irresponsable", n'est pas non plus nouvelle. C'est une autre variante de la stigmatisation de la violence éruptive des classes populaires en colère. 

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Quelques jours plus tôt, dans Libération du 6 décembre, le philosophe Frédéric Gros soulignait déjà la part d’ambiguïté de la réponse politique aux "gilets jaunes" à qui l’on répond en substance : “La colère est légitime, nous l’entendons ; mais rien ne peut justifier la violence.” Comme on dirait à un enfant de mettre sa main devant sa bouche avant d’hurler ? Pour Frédéric Gros, les élites font en effet aux "gilets jaunes" l’injonction d’“une colère polie, bien élevée”. 

Cette représentation d'une action qui échapperait complètement à ses auteurs existait déjà au XIXe siècle lorsqu'il s'agissait de disqualifier les révoltes des classes populaires, reléguées au rang de bouffées éruptives ou de flambées d'affects. Elle se fait d'autant plus prégnante lorsque la révolte en question ne procéderait pas d'une mobilisation encadrée par une corporation ou un syndicat. Ce qu’on peut aussi regarder comme une forme de paternalisme nous parle en fait d'un vieux schéma où les plus pauvres apparaissent facilement comme des esprits grossiers, brouillons, mal éclairés. Et c’est en partie en réponse à cette image d’un petit peuple spasmodique et mal dégrossi qui ne saurait pas pourquoi au juste il trouve à se révolter qu’E.P Thomson et ses héritiers ont fondé le concept d’agency

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Dans Les Usages de la coutume paru en anglais en 1991, l’historien britannique fondateur de “l’histoire par en bas” (history from below) étaye par exemple l’idée que les révoltes, même parmi les plus rageuses, procèdent bien de logiques d’action, et qu’elles ont leur rationalité. En somme, que les gens savent ce qu’ils font, y compris quand ce qu’ils font semble échapper au répertoire d’action traditionnel des mouvements sociaux. 

Et chez Thomson, ça vaut y compris pour des soulèvements violents ou hétérodoxes : dès La Formation de la classe ouvrière anglaise (en 1963 en anglais), l’historien abordait la révolte des "luddites", des ouvriers des manufactures de tissage qui brisaient leur outil de travail dans l’Angleterre des années 1810.

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Dans la postface de cet ouvrage qui reste sans doute son plus célèbre, E.P Thomson expliquait avoir cherché à sauver les "luddites" de “l’énorme condescendance de la postérité”.

"On va pas se gêner"

En 2012, le sociologue Julian Mischi (spécialiste des mondes populaires en milieu rural à l'INRA) était revenu dans la revue Sociologie sur une enquête ethnographique menée auprès de chasseurs en Loire-Atlantique en 2001. A l'époque, des chasseurs se mobilisaient dans le marais de Brière, manifestant souvent sans déclaration préalable en préfecture, et dans un registre de violence inhabituelle et une radicalité qui échappait largement aux codes traditionnels de la contestation. Enjeu : la date de l'ouverture de la chasse repoussée après la découverte de 110 oiseaux abattus alors qu'ils appartenaient à des espèces protégées. En filigrane, aussi, la question des frontières sociales chez les chasseurs, et différentes façons de chasser qui rejouent en partie des logiques de classe.

Dans cet l'article intitulé "Protester avec violence. Les actions militantes non conventionnelles des chasseurs", Mischi revenait sur un rapport à la violence différent selon l'origine sociale des chasseurs :

L’ethos [manières d'être et de se comporter en lien avec son groupe social, NDLR] ouvrier et la culture propre aux chasseurs de gibier d’eau jouent probablement ensemble. Et ces deux cultures ont des points communs, notamment une certaine mise en scène de la virilité masculine et une valorisation de la force physique. Celle-ci est une ressource sur le marché du travail en tant que "force de travail", elle l’est aussi pour la chasse en zone humide qui est particulièrement exigeante du fait de la dureté de ses conditions d’exercice. Forgé dans l’apprentissage du travail manuel, l’attachement ouvrier à la force physique et aux valeurs de virilité se traduit par une virulence des échanges, des rixes langagières notamment. Il alimente un rapport au politique qui engage profondément le corps, avec une exposition des ressources corporelles, une valorisation de la capacité à parler fort et une violence de transgression lors de certains conflits ouvriers.

Ce qui frappe aujourd'hui à la lecture de cet article dans le contexte de mobilisations aussi peu conventionnelles que celles des "gilets jaunes", c'est le regard que ces chasseurs portent sur leur propre violence. Mais surtout, sur celle qu'on leur prête. Ainsi, cette phrase d'un des chasseurs au sociologue : 

On passe pour des violents, donc on ne va pas se gêner.

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