Macron a-t-il une philosophie ?

Face aux nombres de parution sur Emmanuel Macron philosophe, autant se poser la question : un Président a-t-il nécessairement une philosophie ? Le Journal de la philo par Géraldine Mosna-Savoye

https://www.franceculture.fr/emissions/le-journal-de-la-philo/le-journal-de-la-philo-mercredi-17-janvier-2018

Tout homme politique a-t-il une philosophie ? Tout homme d’Etat, tout programme, toute intervention, toute prise de parti, toute action d’ordre politique présupposent-ils une « vision du monde », « un système d’idées », « un discours rationnel et critique sur l’univers » (je vous rappelle là les grands sens du mot « philosophie ») ? 

Je me suis posée cette question quand j’ai vu tous ces essais questionnant la dimension philosophique (héritage, références, concepts) de la politique d’Emmanuel Macron. C’est vrai : tous les chefs d’Etat ont vu leur côte éditoriale monter durant leurs mandats, tous ont eu droit à des analyses, à des réflexions, à des études sur le soubassement ou l’expression d’une doctrine à travers l’exercice du pouvoir. Mais quel président a autant été ramené, et en seulement quelques mois de mandat, à une philosophie, quel président a autant été pris comme objet philosophique qu’Emmanuel Macron ? 

Le philosophe et le Président : Ricœur et Macron de François Dosse (Stock), ou en inversant : Macron par Ricœur : le politique et le philosophe par Pierre-Olivier Monteil (Lemieux éditeur), ou en mixant les deux : Macron, un président philosophe : aucun de ses mots n’est le fruit du hasard (Editions de l’Observatoire) par Brice Couturier, notre confrère, connu des auditeurs de France Culture, sans oublier la Revue des deux mondes qui a consacré son numéro d’octobre 2017 à cette question et ses réponses : « Qu’est-ce que le macronisme ? Politique, société, économie, les maîtres à penser du Président ». Et enfin, à paraître la semaine prochaine, Emmanuel Macron : une révolution bien tempérée de Philippe Raynaud (Desclée de Brouwer). Voilà quelques titres de livres sur Emmanuel Macron et sa philosophie. 

Pourquoi donc un tel intérêt philosophique pour notre Président ? Certes, il est un des seuls chefs de l’Etat à rappeler si clairement son héritage philosophique, en l’occurrence celui de Paul Ricœur, qu’il a rencontré et côtoyé. Et certes, comme tout homme d’organisation, on peut élaborer une cartographie de tous les penseurs, de tous les « maîtres à penser », les intellectuels pour le dire plus largement, qui l’ont influencé, qu’ils revendiquent ou pas, mais qui permettent de le situer dans un courant d’idées. Mais cela suffit-il à faire de sa politique une philosophie ? 

Ma question est en fait double, et elle ne vise pas à répondre « oui » ou « non », à dire qu’il est de gauche ou de droite, à trancher sur son libéralisme, ou à décider que le Président est un philosophe, ou, au contraire, qu’il n’est pas le nouveau Kant (ce qui serait absurde, d’autant que personne ne l’est). Non, plus précisément, elle permet de se demander : d’abord, si une philosophie est applicable, si une idée peut être mise en œuvre et résiste dans sa force et sa pureté à sa réalisation, et ensuite, si, à l’inverse, une action politique doit forcément revenir à l’application d’un ensemble d’idées ? 

Bel exemple du terme « philosophie » employé par Emmanuel Macron lui-même : lors de son déplacement en Chine la semaine dernière, il a pu évoquer leurs différences de philosophie avec le Premier Ministre chinois, Xi Jinping… Entendez ici : leurs différences de principes (la question des droits et des libertés universelles puisque c’était un peu l’enjeu quand même de cette rencontre). 

Et à cet égard, il faut signaler la collection aux éditions Actes Sud « Dans la tête de » qui se penche sur la philosophie, les principes, de grands hommes (pour ne pas dire d’hommes tout-puissants) : après Vladimir Poutine, Marine Le Pen ou le Pape François, le dernier paru qui porte sur Xi Jinping revient donc sur ses sources intellectuelles comme le maoïsme et le confucianisme… Et là est bien l’enjeu du lien entre philosophie et pouvoir : il s’agit de distinguer les sources qui construisent une politique de leur expression dans cette politique. 

Tout comme l’artiste n’applique pas à la matière son idée, il ne l’imprime pas dans la glaise, sur la toile ou le papier, mais la confronte à ceux-là… Emmanuel Macron ne va évidemment pas prendre une idée de Ricœur et la poser, comme ça, là. Il n’est évidemment pas un Ricœur au pouvoir… Comme il le dit, dans l’archive tout à l’heure, il y a une importance des faits. L’heure est désormais de voir, non pas comment les idées de Ricœur se reconnaissent à travers telle ou telle mesure, mais plutôt de voir comment se construit une manière, comment un geste ne naît pas d’une philosophie mais en produit une. Et pourquoi ne pas même aller jusqu’à prôner qu’il n’y a pas du tout de philosophie sous-jacente, préexistante, mais que tout est à construire.

 

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