Le logiciel Predictice déçoit la justice

L’utilisation de l’outil Predictice déçoit la cour d’appel de Rennes. Xavier Ronsin, premier président de la cour d’appel de Rennes, a rendu son verdict par communiqué commun avec la Chancellerie le 9 octobre 2017 sur l’utilisation du logiciel Predictice.

https://www.dalloz-actualite.fr/interview/l-utilisation-de-l-outil-predictice-decoit-cour-d-appel-de-rennes

Le logiciel Predictice s’appuie sur un algorithme qui scanne les décisions disponibles et promet d’anticiper le résultat d’un contentieux. Parmi les différentes fonctionnalités, il offrirait une estimation fiable des indemnités obtenues par référence à des décisions similaires (v. not., sur le sujet, Dalloz actualité, 15 mars 2017, art. C. Fleuriot ). Ce projet de création d’un nouveau logiciel a reçu en 2016 l’un des prix Open case law de la direction de l’information légale et administrative (DILA). En partenariat avec le ministère de la justice, une dizaine de magistrats des cours d’appel de Douai et Rennes ont accepté, à titre expérimental, de l’utiliser pendant plusieurs mois. Interview du magistrat Xavier Ronsin.

La rédaction : Le communiqué affirme que l’outil n’apporte « aucune plus-value en l’état ». En quoi ?

Xavier Ronsin : La justice se doit de réfléchir à ses méthodes de travail. Si Predictice s’inscrit indéniablement dans la modernité, il mérite en l’état d’être amélioré. Ce constat est partagé par l’ensemble des juges qui ont participé en toute transparence et indépendance. Le logiciel n’apporte aucune plus-value par rapport à d’autres moteurs de recherche qui permettent déjà une analyse très satisfaisante de la jurisprudence des cours d’appel et de la Cour de cassation. On se situe plus dans un projet d’approche statistique et quantitative que qualitative. Parfois, les résultats peuvent même être aberrants. Prenons l’exemple d’un calcul d’indemnités de licenciement sans cause réelle et sérieuse. Les montants sont calculés par le juge en mois de salaire. Or le salaire d’un cadre n’est pas le même qu’un ouvrier. Il suffit qu’une décision de justice concerne un cadre pour fausser complètement l’analyse, selon l’affaire ou le bassin d’emplois, et pour que le résultat proposé ne dise rien du cas à résoudre. Il serait plus pertinent de privilégier une approche selon le nombre de mois de salaire alloué, plutôt que savoir si le résultat probable sera de 4 000 ou 8 000 €.

La rédaction : L’outil « scanne les décisions ». Est-ce que le traitement informatique des références est satisfaisant ?

X. R. : Le logiciel ne s’intéresse qu’au dispositif d’une décision de justice. L’algorithme ne sait pas lire toutes les subtilités de la motivation, surtout lorsque la décision est complexe. Or, par exemple en appel, le dispositif peut très bien confirmer une partie de la décision des premiers juges et le logiciel ne saura pas dire quels éléments sont confirmés et de quelle manière. Il ne faut pas perdre de vue qu’une décision de justice est une œuvre intellectuelle complète et souvent complexe.

La rédaction : Quel avenir pour la justice prédictive ?

X. R. : On est encore loin du fantasme de la « justice bouton ». Le résultat de cette expérimentation permet de dire que le rôle de conseil assuré par l’avocat est irremplaçable et celui du juge qui tranche un cas précis l’est tout autant. Autrement dit, il faut concevoir ces nouveaux produits comme une aide complémentaire à la prise de décision, à l’image des instruments et barèmes indicatifs qui existent déjà, par exemple la nomenclature Dinthillac en matière de réparation du préjudice corporel. La justice prédictive permettrait, en amont d’un procès, de donner une idée des écarts par rapport à la moyenne des indemnités allouées. Mais l’intelligence artificielle devra s’appuyer sur l’open data et donc résoudre les problèmes d’anonymisation qui l’accompagnent et qui peuvent empêcher ces produits de voir le jour.

L’accès aux décisions anonymes ne fait pas l’unanimité parmi les magistrats (v. Dalloz actualité, 6 févr. 2017, art. C. Fleuriot ).

La loi pour une République numérique n° 2016-1321 du 7 octobre 2016 prévoit la mise en open data des décisions de justice. Le 25 janvier 2017, Jean-Jacques Urvoas estimait que la mise en place devrait prendre plusieurs années « de 12 à 24 mois pour les décisions civiles des cours d’appel ; 24 à 36 mois pour les décisions pénales ; et s’étaler sur une période de 3 à 8 ans pour les décisions de première instance » (v. Dalloz actualité, 6 févr. 2017, art. préc). 

Pour l’heure, une mission de préfiguration de cette réforme a été lancée par la Chancellerie pour poser les bases de ce chantier. Son rapport serait attendu pour le 31 octobre 2017.

 

Mise à jour

Droit de réponse reçu le 12 mars 2019 :

Je reçois cette demande tardive de publication :

Louis Larret-Chahine a envoyé un message via le formulaire de contact sur https://mediapart.fr/contact

L’article intitulé “Le logiciel Predictice déçoit la justice”, en date d'octobre 2017, contient plusieurs erreurs factuelles graves.
Nous nous étonnons d’abord de la façon dont l’activité de Predictice est décrite. En effet, Predictice commercialise un logiciel qui simplifie la recherche et l’analyse de l’information juridique à destination des avocats. Nous n’avons jamais construit un outil capable “d’anticiper le résultat d’un contentieux”, mais seulement une nouvelle génération de moteur de recherche.
Nous précisons ensuite que l’expérimentation a été lancée de façon concomitante au développement de la version beta du logiciel, très tôt dans la vie de notre société, et en tout état de cause bien avant la commercialisation. L’objectif, dans l’attitude de collaboration et de transparence qui nous caractérise, était de mieux comprendre les besoins des magistrats.
Nous demandons d’autre part que l’auteur corrige l’affirmation selon laquelle “le logiciel ne s’intéresse qu’au dispositif d’une décision de justice” qui est rigoureusement inexacte. Nous pouvons en effet démontrer que le moteur de recherche de Predictice fonctionne non seulement dans l’ensemble d’une décision de justice, mais qu’il permet également d’accéder à des textes de loi et à de la doctrine.
Nous regrettons enfin que cet article ait été publié par la rédaction de Mediapart en copiant-collant un article écrit par de Dalloz sans aucunement solliciter l’entreprise Predictice, alors même qu’une vigilance particulière devrait être porté aux sujets nous concernant dans la mesure ou Predictice et Dalloz sont deux entreprises intervenant dans le secteur de l’information juridique et assimilées à des concurrents par le marché.

Comme le rappelle l’article 29 de la loi du 29 juillet 1881, toute allégation ou imputation d’un fait qui porte atteinte à l’honneur ou à la considération de la personne ou du corps auquel le fait est imputé est une diffamation. Nous rappelons que la diffamation est un délit et demandons à ce que l’intégralité de ce texte soit publié sous l’article.

 

Observations :

Le délai de droit de réponse posé par la loi sur la confiance dans l'économie numérique est dépassé. La loi sur la presse est d'ordre public et le délai de prescription est acquis. Il est dès lors étonnant qu'un site juridique fasse ainsi pression sur un organe de presse.

A plus ample informé et malgré la gravité des menaces, Louis Larret-Chahine n'a pas déposé plainte contre le premier président de la Cour d'appel de Rennes, auteur des propos qu'il dénonce comme faux, ni contre l'éditeur Dalloz, dont ce blog ne fait que reprendre l'information toujours en ligne.

De plus, les propos de Monsieur Xavier Ronsin expriment le point de vue du ministère de la Justice : " Xavier Ronsin, premier président de la cour d’appel de Rennes, a rendu son verdict par communiqué commun avec la Chancellerie le 9 octobre 2017 sur l’utilisation du logiciel Predictice. "

Comment Prédictice explique qu'il s'en prenne à Médiapart plutôt qu'à l'auteur des propos qu'il qualifie de faux ?

Cela conduit dès lors à s'interroger sur cette menace contre un organe de presse et dont l'effet est de faire disparaître une information d'intérêt général, puisque cela affecte les comptes et les services publics ; faisant ainsi obstacle à la liberté de la presse et à la circulation d'informations dont l'auteur est le premier président de la Cour d'appel de Rennes à propos de qui Monsieur Louis Larret-Chahine insinue publiquement aurpès d'organes de presse que les propos de ce magistrat seraient mensongers et en exige la dépublication. N'est-ce pas là de la diffamation ?

J'alerte la Rédaction de Médiapart sur ce comportement agressif d'une société commerciale contre la liberté de la presse.

 

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