Réalités sur les banlieues et les cités : rapport et journalisme critique

Le département emblématique de Seine-Saint-Denis, le plus pauvre de France, est pourtant le huitième département contributeur au financement de la protection sociale et celui qui en bénéficie le moins par habitant. Il y a, en proportion, moins de personnel hospitalier dans ce département très peuplé que dans la France dite « périphérique ».

https://www.franceculture.fr/emissions/le-journal-des-idees/le-journal-des-idees-emission-du-mardi-27-octobre-2020

Les quartiers populaires semblent concentrer tous les problèmes et les effets des politiques de la ville tarder à se concrétiser.

L’institut Montaigne vient de publier un rapport qui projette une lumière différente sur cette situation endémique. Son auteur, Hakim El Karoui, s’est attaché à l’aspect économique de ces programmes.

« En renversant la perspective traditionnelle qui fait de ces quartiers une exception et en les replaçant dans l’économie générale de la France, le rapport compare les quartiers pauvres avec le reste du territoire afin de comprendre leurs spécificités et proposer des solutions fondées sur un potentiel économique. » Et d’abord en combattant les idées reçues sur les transferts sociaux, qui s'élèvent à 6.800 euros par an et par habitant en moyenne en France métropolitaine, contre 6.100 euros dans les quartiers prioritaires.

Son dynamisme économique est également souligné : « entre 2007 et 2018, 29 % de l’augmentation de la masse salariale en France s’est faite en Seine-Saint-Denis ».

Et à l’encontre du refrain selon lequel la politique de la ville serait un puits sans fond, le rapport met en évidence le sous-investissement de l’État dans les domaines de l’Éducation, de l’Intérieur et de la Justice.

Quant au trafic de drogue, il ne représente qu’une faible part de l’activité économique des quartiers : environ 20 000 emplois en équivalent temps plein, soit 3% de la population qui y réside, encore faudrait-il que ces trafics y soient tous concentrés, ce qui n’est pas le cas. 

Restent la pauvreté et les discriminations, qui font le jeu des associations islamistes.

Pourtant, même si la part de la population immigrée est passée en Seine-Saint-Denis de 15,5 % à 29,7 % entre 1982 et 2015, la mixité ethnique et communautaire y demeure. Mais en matière d’emploi, c’est souvent l’adresse qui tient lieu de repoussoir…

Quartiers populaires, mémoire ouvrière

Antoine Tricot a mené une enquête au long cours et en immersion dans un quartier populaire de l’agglomération de Dunkerque à Saint-Pol-sur-Mer, ville ouvrière de 21 000 habitants.

Son livre, Cheville ouvrière, Essai de journalisme critique en quartier populaire, paru aux éditions Créaphis, montre comment coexistent les mémoires dans deux quartiers différents et voisins : une cité-jardin de cheminots datant de 1920 une cité HLM des années 1970. 

La fierté ouvrière reste chevillée au corps malgré la montée du chômage, les enjeux politiques et les difficultés sociales.

Son enquête démarre à l’occasion d’un projet de rénovation urbaine qui concerne les deux quartiers, et va faire remonter, dans les nombreux témoignages recueillis, l’attachement des habitants à leur quartier, à travers les histoires contrastées et mêlées d’anciens cheminots et d’ouvriers de l’usine Arcelor Mittal présente sur le territoire. 

Les cheminots se réunissent à la maison des associations à Guynemer – la cité HLM – et les jeunes de Guynemer, eux, jouent au foot au stade Cheminots.

Antoine Tricot n’élude pas les problèmes de violence et d’insécurité, notamment liés au trafic de drogue. Les habitants en parlent sans détour. Mais il souligne également que les chiffres de la délinquance viennent relativiser l’importance du phénomène, et leur augmentation reste inférieure à celle de l’agglomération de Dunkerque.

On est loin de l’image catastrophique que donne de la banlieue le JT de 20 heures, uniquement focalisé sur les faits divers et les émeutes.

C’est d’ailleurs l’un des objectifs de ce livre : remettre en chantier un « journalisme situé », un « journalisme critique » qui fait la part belle à la parole des habitants – jeunes ou moins jeunes. Dans la ligne de ce que Raphaël Meltz a tenté dans son « magazine curieux » Le Tigre : « Donner au lecteur la possibilité de réfuter ce qu’il lit, c’est-à-dire de le vérifier, le contredire. »

Par Jacques Munier

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