Le complotisme institutionnel : dénoncer le "Deep state", l'état profond

Il y a plus de trois pouvoirs en France… Trois pouvoirs : le législatif, l’exécutif et le judiciaire, si vous écoutez monsieur Montesquieu, un quatrième aussi, si vous considérez que les médias constituent le quatrième pouvoir.

https://www.franceculture.fr/emissions/lhumeur-du-matin-par-guillaume-erner/lhumeur-du-jour-emission-du-vendredi-30-aout-2019

Mais voilà qu’apparaît un nouveau quatrième pouvoir et c’est mon Président de la République qui en dévoile, ou en soupçonne l’existence : ça s’appelle « l’état profond ». Donald Trump qui lui aussi dénonce le sien, le désigne sous le nom de « deep state ». C’est par exemple ce que rapporte le journal L’opinion aujourd’hui : la politique de rapprochement avec la Russie, dit Emmanuel Macron, serait freinée par les diplomates, alias « l’état profond », qui n’en voudraient pas. A en croire le quotidien, le Président de la République soupçonne « l’état profond », c’est le terme qu’il emploie, de ne pas vouloir de ce rapprochement avec Vladimir Poutine. Emmanuel Macron a ainsi déclaré à deux reprises au moins qu’il lutterait contre cet « état profond », déclarant « qu’il ne voulait pas être otage de gens qui négocient » à sa place. 

Cette expression « d’état profond » a une véritable histoire, une histoire longue : le terme est probablement né en Turquie dans les années 1990 pour nommer des services secrets chargés de la sécurité intérieure, elle a été également utilisée en Italie pour nommer la loge P2, cette loge maçonnique véreuse, et plus généralement d’autres organisations mafieuses qui gangrènent l’état italien. Aujourd’hui la notion « d’état profond », « deep state », est surtout utilisée par Donald Trump pour désigner ceux qui à l’intérieur de l’appareil d’état américain l’empêcheraient de gouverner. 

L’expression est nouvelle, elle radicalise en quelque sorte une idée, notamment soutenue par Pierre Rosanvallon, selon laquelle en France, par exemple, c’est l’administration qui assure la continuité de l’état. Mais là, c’est en quelque sorte l’administration contre le pouvoir. « L’état profond » désigne une organisation anti démocratique, anti démocratique par haine ou par trop plein l’amour pour la démocratie, puisque dans le cas américain — comme désormais dans le cas français supposé — il s’agirait de faire faire à la nation quelque chose indépendamment de ce qu’a décidé le pouvoir légitime, Trump aux Etats-Unis, Macron en France. 

Au final, « l’état profond » est la manière légitime pour le pouvoir légitime d’être complotiste. Dénoncer un complot c’est complotiste, dénoncer l’état profond c’est profond.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.