Ouzbékistan entre deux routes de la Soie

Légendaire et mythique route de la Soie. Lieu incontournable, depuis des millénaires, axe de commerce entre l’Extrême-Orient et l’Occident, le coton, la soie, les épices, l’encens, les tapis puis l’or. Carrefour des civilisations et des religions du à la position géographique, stratégique, de ce pays d’Asie centrale.

ouzbékistan © andrégirard

Carrefour des civilisations et des religions du à la position géographique, stratégique, de ce pays d’Asie centrale. Deux fleuves ; l’Amou-Darya puis le Syr- Darya, qui se jettent dans la mer d’Aral,  pays enclavé entre le Kazakhstan, Tadjikistan, le Turkménistan, le Kirghizistan, l’Afghanistan, non loin de la Chine, la Russie, l’Iran puis la Turquie. Histoire complexe aux multiples invasions, Seldjoukides, Grecs, Mongols, Moghols, Arabes, Turcs, Perses, Russes, héros de l’empire Ouzbek, Tamerlan, Bibi Khanoum, Babour,Gengis Khan, Alexandre le Grand et plus récemment le président Islam Karimov.

Qu’en est-il aujourd’hui de ce pays aux milles et unes facettes depuis le décès en 2016 de son président Islam Karimov, de son successeur Chavkat Mirzioiev ?

A peine débarqué dans la capitale Tachkent, je prends le train, dans le but d’une complète immersion aux confins de ce territoire de 447000km2. En partance pour la vallée de Ferghana aux plaines fertiles, des champs de coton, je commence la traversée vers l’Est en direction d’Andijan. Tel un serpent nomade des steppes, le train se faufile à vitesse lente à travers plaines, montagnes du Tchatkal aux cimes enneigées au loin le monts Tian Chan . Face à moi, dans le wagon au décor empreint de la vielle Russie, une vielle femme musulmane au regard fier, portant un voile, vêtue d’un costume traditionnel multicolore, me fixe, me dévisage, de ses yeux verts perçants, tout en grignotant des cacahuètes grillées, l’air intrigué, par cet occidental curieux de son nouvel environnement. Après des Salamalecs dans un Ouzbek approximatif de ma part, je lui propose un thé noir, en échange de mon hospitalité, elle partage son butin d’arachides. Le voyage sera long, intense, jusqu’au crépuscule.

ouzbékistan © pcompas

Andijan.

Ville située dans la vallée de Ferghana, dans l’est du pays, proche de la frontière avec le Kirghizstan, qui jadis, dans le passé, fut une étape importante, incontournable, sur l’axe commercial de la route de la soie, à mi-chemin entre Kashgar (Chine) et Khodjent (Tadjikistan). Historiquement lieu de Naissance du fondateur de la dynastie Moghol en Inde en 1483 ; Le prince Timouride Zahir-Udin Babur (Babour).

Ici les gens vivent essentiellement de la terre qui appartient à l’état. Ce sont des agriculteurs qui bénéficient d’une complète autonomie de travail, mis à part le fait, que le fruit de leur productivité (6ème producteur mondial de coton, 20% de la production exportée en Chine puis en Russie) revient en totale partie à l’état. Ces « volontaires » travaillent pour le pays mais en aucun cas, ne sont forcés de le faire !!! en revanche pour des questions de survie, ils n’en ont pas le choix. C’est bien là d’ailleurs toute l’ambigüité d’un système de type féodale, largement critiqué, bien sûr, par les ONG occidentales. Cette vallée est également le poumon économique du pays, du coté tertiaire et industriel. On y retrouve la firme Américaine Chevrolet, General Motors puis l’Allemagne avec Mercedes-Benz . 9èmeproducteur mondial d’or et d’uranium puis 15èmeproducteur mondial de gaz naturel dont 29%partent en direction de la Russie de la Chine et du Kazakhstan.

En 2005 Andijan deviendra le théâtre puis la cible, de groupes islamistes qui tenteront de s’emparer de cette vallée économiquement stratégique pour la nation et les pays voisins. Le gouvernement de l’époque dirigé par le président Islam Karimov sera pris par surprise, par la rapidité des exactions, qui se termineront en un massacre, entre terroristes, militaires Ouzbeks et civils de la région. Avait-il d’autre choix ? pouvait on lutter contre les islamistes radicaux d’une autre manière ? Question fondamentale qui fit beaucoup couler d’encre, critiques peut être injustes, rapides, à son égard, en occultant certains paramètres importants.

Revenons sur les faits rapidement, sous un angle Ouzbek. Artères et poumons du pays que cette vallée de Ferghana très ancrée dans l’Islam Sunnite, Hanafite, Soufi, auparavant Zoroastriste. Mais également très convoitée par des populations extérieures de pays voisins comme l’Afghanistan qui eux se revendiquent plutôt du Wahhabisme influencés par les Talibans qui soudainement ont vu en l’Ouzbékistan une passerelle vers la ville de Termez, zone de transit de trafics en tous genres. Via le Pont de l’Amitié.

Pavot, 90% de l’Opium, 25% d’Héroïne, Armes Russes, belle opportunité de prise de pouvoir dans cette région, fertile, fragile pour cause de misère, pauvreté mais stratégique pour l’ensemble de l’Asie puis de l’Occident. En renversant cette nation, cela aurait permis aux islamistes radicaux représentants d’Al Qaida ou l’EI d’étendrent leurs conquêtes religieuses, de prendre en esclaves les populations et d’affaiblir les grands axes vitaux, commerciaux de la Chine, de la Russie, de la Turquie, l’Iran, l’Europe, au final anéantir la route de la soie, déstabiliser l’économie puis l’ordre mondial.

Ce président, si critiqué pour son régime politique autoritaire, dictatorial, avait- il compris à cet instant, pour la liberté de sa nation, la survie de son peuple, tous les enjeux d’une telle catastrophe ? je vous pose la question. Je quitte cette ville à la population hospitalière, généreuse, authentique, curieuse du peu de passage des étrangers pour rejoindre par la route à travers les plaines en passant par Kokand, Margilan qui fabrique la soie puis Rijshtan célèbre pour ses mosaïques, la grande capitale Tachkent afin de m’envoler pour Boukhara. A chaque passage sur le chemin, nombreuses seront les personnes qui me salueront, sans même savoir qui je suis, d’où je viens, simplement par respect, traditions de l’accueil des voyageurs. Comme au temps jadis, les Caravanes arpentaient le territoire.

ouzbekistan © pcompas

Boukhara.

Pas de tapis volants contrairement aux légendes. En revanche somptueux, en soie double face. Je m’installe confortablement dans l’atelier d’Ikhtiyor Kendjaev autour d’un thé vert. Celui si me déroule le tapis rouge, jusqu’à m’en proposer une dizaine, des plus divers et variés, véritable caverne d'Ali Baba, dans le plus grand art du déballage via une gestuelle théâtrale. Après des discussions de marchands de tapis, je me dirigerai vers le Bazar, qui durant le moyen-âge accueillait les caravanes des nomades de retour des terres d’Asie-Centrale, chargés de précieux objets qu’ils négociaient ici-même. A ce propos, la ville avait fait construire par des maitres d’œuvres, des marchés couverts, entrepôts aux arches, dômes, sublimes nommés Bozor ou Tok, Caravansérails, afin que les nomades en transit puissent faire halte, séjourner, le temps de leurs affaires. Tapis de laine de Kork, Astrakan, mais également, des tentures nommées Suzani. Véritables arts de la broderie, que les femmes Ouzbeks composent avec originalité, talent et savoir-faire ancestrale. Je finirai cette escapade à Boukhara dans une petite Tchaikhana autour de riz Palov (pilaf), Chachliks Kabob (brochettes mouton), Mokhora Chorba (soupe de pois-chiches) de Tchai (thé) avant de reprendre la route de la soie à destination de Khiva.

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Khiva l’authentique.

Joyau de l’Ouzbékistan, limitrophe du Turkménistan, dans la région du Khorezm face au désert du Kyzyl-Koum. En arpentant les ruelles, je découvre un alignement de Medersa, de Mausolée, de mosquées, entourées de fortifications à l’architecture ancienne d’Ichtan Kala, des petites échoppes diverses et variées tapis, bijoux, livres, poteries en argile, textiles en tous genres, coutellerie. La population m’aborde fréquemment toujours avec une extrême pudeur, courtoisie. Cependant avec la même obsession, à savoir d’où je viens, qui je suis, comment je trouve leur pays. Khiva est certainement la ville la plus renommée, point névralgique, à l’époque de la route de la Soie. Ville caractéristique de par son « Minaret inachevé » Kalta Minor repère  stratégique pour les marchands, entre l’Asie Centrale et l’Europe de l’Est, arrivant d’Afar, de la région de la Volga, d’Inde, d’Iran d’Arabie. Axe de départ pour la Mongolie, le Proche et Moyen Orient. Echanges historiques qui mélangèrent, commerce, cultures, religions, spiritualité. Khiva cette artère, aux multiples ramifications pour le passage des caravanes. On ne peut oublier le témoignage du Vénitien voyageur, Marco Polo, premier européen à atteindre la Chine par cette route, témoignant de la splendeur de cette cité au sein de son ouvrage intitulé « Le devisement du monde ». Ville au Parfum exotique à l’allure orientale je flâne, puis me perds au détour d’un dédale de vestiges, citadelles, venelles aux portes de bois précieux sculptées, aux dômes et impasses ornées de majoliques, motifs ornementaux complexes, ensembles harmonieux, ancestraux.

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De Samarcande à Tachkent

C’est à Samarcande que j’apprendrai que la route de la soie est loin d’être achevée. je dirai même que la légende va se perpétuer durant de nombreuses années encore. En effet, la Chine souhaite faire renaitre au travers de ses enjeux économiques et commerciaux, tout comme durant la Dynastie des Han la création d’une nouvelle route de la soie, terrestre et maritime, se basant puis utilisant, les axes anciens, en imposant le partenariat de nombreux pays empreints de l’ancienne route des caravanes en exploitant les ressources naturelles au détriment parfois de certaines régions comme le Xinjiang là où résident les Ouighours.

Karimov blâmait la Russie pour sa politique « impérialiste, sa posture de grande sœur ainée, de l’Asie centrale » Mirzioiev lui, a opté pour la Chine. Mais comment peut-il être question de projets aussi ambitieux, lorsque l’on sait que le pays est en situation de déficit chronique et croissant, en particulier la problématique majeure de l’eau entre les Ouzbeks puis les Tadjiks ? hostilités, polémiques de la construction du barrage de Farkhad. La mer d’Aral en voie d’assèchement totale ?. L’approvisionnement difficile en gaz à Douchanbé ? Vastes questions d’avenir, vitales.

Samarcande reste et demeure certainement l’une des villes les plus anciennes du monde et sans doute, la plus célèbre de l’Ouzbékistan moderne tantôt nommée Afrasiab, Marakanda, capitale de l’empire Timurides, conquise par Alexandre Le Grand, deviendra ville mythique entre la Chine puis la Méditerranée. La place de Registan cœur de la ville là ou se dressent les Madrassas d’Ulugh Beg, Tillya-Kari, Cher-Dor, qui préparaient à l’époque les savants et religieux, hauts fonctionnaires du pays à la transmission des savoirs. On retiendra également la plus grande mosquée édifiée d’Asie centrale, Bibi Hanym issue d’une légende, histoire d’amour, comme un défi, entre la femme principale d’Amir Timur puis l’architecte, qui aurait aperçu le visage divin, de l’Impératrice, à la suite de la perte de son voile à cause du vent, qui voulait obtenir un baiser, de la princesse, si l’édifice était achevé en temps et en heures.

oubekistan © andrégirard

Songe d’une nuit Ouzbek, quintessence, apogée, d’une civilisation méconnue de l’Occident, l’Ouzbékistan mystique, énigmatique, pour le voyageur qui s’aventure sur la route de la Soie, à la recherche d’une authenticité, des valeurs fondamentales de l’existence qui perdurent encore au sein de nombreuses civilisations, en voie d’extinctions. La mondialisation, annonciatrice de la fin d’un empire, d’une ère, d’un règne pour l’Europe, laissant place au monde futur via des pays millénaires, émergeant, surgissant du passé comme le souffle des chevaux inépuisables, des cavaliers nomades, des lointaines steppes d’Asie centrale.

Patrick Compas Samarcande Ouzbékistan le 3mai 2018.

Photos : André Girard et Patrick Compas. @Allrightsreserved. Copyrights.

 

 

 

 

 

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