LA POLITIQUE DE LA CANONNIERE

Les Etats-Unis incitent la France et le Royaume Uni a recourir vis-à-vis de la Russie et de la République Populaire de Chine à la politique de la canonnière dont ils ont abusé lors de leurs expéditions coloniales et lors de leurs invasions de la Chine. Une politique qui comporte un risque, ces pays étant devenus aujourd'hui de grandes puissances militaires.

 

Un navire de guerre britannique, le HMS Defender, a navigué récemment à proximité de la côte de Crimée afin de souligner que le Royaume Uni ne reconnait pas l'annexion opérée en 2004  par la Russie de la péninsule de Crimée, cédée dans les années cinquante à l'Ukraine par Moscou. Afin de donner à cet acte plus de répercussion, des journalistes avaient été invités à bord.

 Afficher sa solidarité avec l'Ukraine dans les enceintes multilatérales ou dans le cadre de la coopération bilatérale est légitime, mais exprimer cette solidarité en recourant à la politique de la canonnière ("gunboat policy"), laquelle a caractérisé au XIXème siècle les interventions coloniales et les invasions de la Chine, est insensé et dangereux, s'agissant désormais de Nations puissantes et militairement bien équipées. Le HMS Defender rejoint en mer de Chine le nouveau porte-avions  HMS Queen Elizabeth. Le signe HMS utilisé par tous les navires de guerre britanniques signifie "Her Majesty Ship". Londres n'a pas renoncé à la grandeur impériale passée.

En avril 2019, c'est un navire de guerre français qui est intercepté par la marine chinoise et refoulé, entre l'île de Taiwan, province historique de la Chine, et les côtes chinoises. Beijing parle de provocation ; la France tait l'incident. Mais l'expérience est renouvelée en février 2021 avec la présence dans les eaux territoriales chinoises, sans qu'une autorisation ait été auparavant sollicitée, d'un sous-marin d'attaque à propulsion nucléaire (S604 Emeraude) et d'un navire de soutien  (A604 Seine), cette fois dans le cadre du programme américain qualifié de "Liberté de navigation", clairement dirigé contre la Chine.  Le ministère des Armées justifie cet acte par "la volonté de la France, puissance de l'Indopacifique, de protéger ses zones de souveraineté". Les possessions françaises dans le Pacifique sont à plus de 8 000 km; celles de l'Océan indien à plus de 10 000 km. De qui se moque t-on?

Les revendications de frontières en mer de Chine par les pays riverains  constituent en droit international un problème ancien et connu. J'ai moi-même traité cette question à la Documentation française (Secrétariat général du Gouvernement) dans deux travaux publiés en ... 1973[1] ! Aux questions d'interprétation du droit de la mer par les pays riverains, notamment sur la délimitation du plateau continental et de la zone économique exclusive, s'ajoutaient à l'époque des droits de passage coutumiers et l'éventualité de gisements pétroliers off-shore. Depuis lors, l'émergence de la Chine comme grande puissance économique mondiale, soucieuse de contrôler les voies d'accès de ses transports maritimes, ajoute à cette équation difficile. Ce n'est pas en ressuscitant la "politique de la canonnière",  laquelle rappelle à la Chine les plus sombres années de son histoire et  les actes criminels commis à l'époque par les corps expéditionnaires franco-britanniques, que l'on résoudra aujourd'hui ces rivalités.

[1] P. Howlett-Martin, "Mer de Chine: le problème de la délimitation du plateau continental" et " Conflit vietnamien et intérêts américains" in "Pétrole et Guerre en Indochine", Problèmes Politiques et sociaux, Secrétariat Général du Gouvernement", n°188, 3-10 août 1973

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