Réponse à l'article du Monde "Les Grecs hébétés"


Depuis le début de la crise grecque, Le Monde n'a cessé de soutenir la
"stratégie" menée par le FMI et la coalition européenne autour des
gouvernements français, allemands, italiens, etc.. Le gouvernement de
Tsipras est constamment dans vos lignes traité par le mépris, qualifié
d'incapable, d'utopique, d'infréquentable (qu'il s'agisse de ses
positions économiques et politiques, voire même de certaine tenue
vestimentaire !). Telle la condescendance du grand bourgeois vis à vis
d'un syndicaliste ouvrier !

Votre article se situe bien dans cette "ligne éditoriale", rendant le
gouvernement grec seul responsable de cette "catastrophe" que vous
craignez à juste titre et qui, selon vous, jouerait au poker (c'est à
dire "au bluf") face à des gens sérieux et biens sous tous rapports. La
négociation sérieuse que vous lui reprochez de ne pas exercer - se
comporter en "social-démocrate réformateur digne de confiance " (tout
est dit dans cette formulation !) - et qui consisterait à accepter des
impératifs que par ailleurs tout le monde s'accorde (le FMI en tête)
pour considérer impossibles à tenir. Ces fameuse "réformes" dont tout le
monde parle (en France aussi) mais que l'on se garde bien de ne pas trop
dire en quoi au juste elles consistent, sachant leur caractère
résolument anti-social.

En Grèce (comme ailleurs à un autre niveau) ces "réformes" se nomment :
diminutions des retraites déjà misérables, nouvelle réduction du nombre
de fonctionnaires,  après que des milliers aient déjà été mis au chômage
- dont de nombreux agents du fisc (tout en exigeant une meilleure
collecte des impôts !) - vente des biens de l'Etat, diminution des
salaires, allongement de l'âge de la retraite, sans considérer l'impact
sur le chômage (déjà catastrophique) que cela induirait, appauvrissement
drastique des services publics (hôpitaux, transports, police, etc..),
j'en passe. Cela pour une prétendue réduction de la dette qui conduirait
inévitablement (quand ?) à une reprise économique florissante.... Et
quand le peuple sera réduit à la misère, que lui demandera-t-on encore ?

Quand les européens se réveilleront-ils et cesseront de croire aux
bienfaits de cette merveilleuse politique d'austérité libérale, qu'elle
soit menée par des gouvernements de droite ou par ces "sociaux
démocrates réformateurs" que vous dites "dignes de confiance" ? Et en
quoi ceux-ci sont-ils si "dignes de confiance" au juste ? Vous trouvez
que les résultats sont au rendez-vous ? Que le chômage diminue en Europe
? Que ces inégalités jamais vues depuis un siècle se réduisent ? Que les
finances publiques se portent mieux qu'il y a 5 ans ? Que les services
publics s'améliorent ? Croyez-vous, vous aussi, que le détricotage du
droit du travail va dans le sens du progrès social ? Que les petites et
moyennes entreprises se portent mieux ? Là aussi je m'arrête tant le
constat est déprimant, tant l'aveuglement est patent.

Car il s'agit bien d'aveuglement dans cette intransigeance parée des
plus nobles desseins d'un président de la Commission Européenne -
champion il y a peu de la fraude (pardon "optimisation") fiscale tous
azimuts - et de dirigeants politiques s'agrippant coûte que coûte à une
idéologie dont les effets destructeurs ne sont plus à démontrer.

Car il s'agit bien d'idéologie et non seulement d'économie. Ce qui
explique les contradictions dans lesquelles s'enferrent le FMI et les
dirigeants européens en ce qui concerne la Grèce, conscients qu'ils sont
que leurs exigences, si elles étaient acceptées, conduiraient
inéluctablement à une chute du gouvernement grec. Car l'hypothèse d'une
réussite de Tsipras - démontrant qu'il est possible de faire autrement
et donc la faillite d'une politique "sociale-libérale" (qu'on l'appelle
comme on veut) - serait pour eux pire que le désastre que vous invoquez.
Le chantage actuel "acceptez nos conditions" ou bien "remboursez" ne
signifie rien d'autre, dans les deux cas, qu'une condamnation à mort
pour Tsipras. Car chacun sait que le remboursement est impossible et
qu'accepter les "conditions" reviendrait à provoquer en Grèce de tels
troubles que les jours du gouvernement seraient comptés. C'est bien en
fait ce qui est recherché et ceux qui jouent dangereusement au poker ne
sont pas ceux que vous désignez. Vous semblez croire que le "tribunal de
l'Euro" (quelle réjouissante formulation !) pourrait conduire à un
remplacement ("comme par miracle") du gouvernement grec par un régime
plus accommodant, tel M.Monty remplaçant Berlusconi. Rien n'est moins
sûr et la comparaison est bien hasardeuse.

Comme vous le dites justement, "l'Europe ne peut pas se permettre
d'avoir une Grèce soumise aux troubles, voire à des tentatives
autoritaires". J'ajouterai que ce serait catastrophique surtout pour les
Grecs. Mais c'est justement la chute du gouvernement Tsipras qui risque
d'entrainer de graves troubles. Celui-ci a été élu, à tort ou à raison,
sur une promesse. Cette promesse fédère les espoirs de toute une
population, non seulement pour son niveau de vie mais aussi et peut-être
surtout pour sa fierté, tant l'humiliation est quotidienne, la dernière
en date étant la réflexion honteuse de Christine Lagarde réclamant "des
adultes dans la pièce". (Evidemment avoir organisé l'accord aux 400
millions avec Tapie c'est être adulte !). Que cette promesse ait été
utopique et soit impossible à respecter, peut-être, mais, contrairement
à ce que laisse entendre Ch.L. les Grecs ne sont pas des enfants ni
forcément des idiots. Le peuple sait bien que tout ne pourra pas lui
être accordé mais l'humilier de cette façon en ruinant tous ses espoirs
d'une politique moins brutale, c'est courir le risque des plus
dangereuses aventures dans le pays d'Aube dorée. Tsipras a au moins le
mérite d'avoir contenu la poussée de la pire extrême droite du
continent. Pour éviter cela il suffirait de permettre à Tsipras de ne
pas perdre la face et évitant d'exiger l'impossible et en l'accompagnant
sur des réformes allant dans le sens d'une plus grande justice sociale à
défaut de correspondre rigoureusement aux "normes" européennes.
Et en attendant que fait l'Europe pour l'aider à traiter le problème des
milliers de réfugiés qui affluent sur ses côtes ?

A l'appui de ce qui précède je pourrais citer nombre d'économistes de
plus en plus nombreux à contester la validité du modèle économique et
l'austérité imposés aux européens. Votre journal lui-même, dans un bel
exemple de contradiction, consacre un long article, dans son numéro du
17 juin (la veille donc du vôtre), à des économistes du FMI affirmant
que "la fortune des plus riches", comme "l'assouplissement du marché du
travail" nuisent à la croissance. Autrement dit une condamnation de la
politique libérale actuelle dont "les grands perdants sont les classes
moyennes" et les plus pauvres. Ils préconisent en conclusion une
"politique fiscale plus redistributive". Il ne font que confirmer ce que
disent des dizaines de leur confrères depuis des années. Il est
maintenant parfaitement établi que sans relance volontariste des Etats,
l'économie ne peut repartir seule.
Mais nos dirigeants ne veulent pas l'entendre, soit par cynisme, soit
parce qu'ils sont embringués dans cette course à l'abîme dont ils ne
peuvent s'écarter sous peine de se déjuger d'années d'erreurs, dans
l'espoir désespéré qu'un avenir de plus en plus incertain finira par
leur donner raison. En attendant on sacrifie des pans entiers de ce qui
faisait la cohésion de nos sociétés et les acquis d'un siècle de progrès
social en laissant croire au public qu'un Etat se gère comme une
épicerie, avec des dépenses d'un côté et des recettes de l'autre. On
culpabilise la Grèce pour ses dettes et on fait croire au bon peuple à
sa culpabilité, telle celle d'un fils de famille dispendieux ! La
formule pourra resservir ailleurs… La Grèce ne veut pas jouer le jeu ?
On va le lui imposer contre toute considération démocratique. Toutes
proportions gardées cela me rappelle l'intervention de l'URRS en 68 en
Tchécoslovaquie, coupable de tentative d'indépendance, et par peur
là-aussi de la contagion. Ce qu'on ne fait plus par l'intervention
militaire on y emploie des armes économiques, au prix sans doute
d'autant de victimes…

La Grèce aujourd'hui, pour empêcher l'Espagne demain, et qui sait... la
France ?


Patrick Marcland

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