Sors de ce corps Mark Zuckerberg !

Réponse à Monsieur Laurent Chemla

Si la médecine a retenu (entre autres) d'Hippocrate son fameux « primum non nocere », on peut regretter que le politique n'ait pas, lui aussi, appris ce principe de prudence abstentionniste, et que trop souvent il use du mantra inverse : « Il faut faire quelque chose ».

Non. Il ne faut jamais « faire quelque chose ».

 

Si, souvent, il faut faire quelque chose... c’est d’ailleurs l’une des raisons d’être de la politique et notamment d’une certaine idée de la politique comme tentative de réguler les intérêts privés et marchands qui se dissimulent derrière le masque de la liberté d’expression.

 

Déjà parce que, dans la très grande majorité des cas, « faire quelque chose » c'est faire n'importe quoi.

 

Si dans la grande majorité des cas faire quelque chose c’est faire n’importe quoi alors il ne faut rien faire, mais il ne faut aussi rien dire , car dans la majorité des cas on dit n’importe quoi.

 

Ensuite parce que, souvent, ne rien faire est moins nocif que d'inventer des solutions qui semblent faciles et rapides mais qui risquent surtout d'aggraver les choses.

 

Là, je vous renvoie à Hirshmann à propos de la révolution française : l’argument de l’effet pervers ( in : Deux siècles de réthorique réactionnaire),qui bien avant l’avénement de l’internet nous expliquait que l’un des piliers de la pensée conservatrice réactionnaire consistait à disqualifier, face à une injustice ou une violence, toute action politique, sous prétexte que ses effets seraient plus nocifs que de ne rien faire du tout.

 

Et enfin parce que, presque toujours, on se retrouve à justifier l'injustifiable une fois qu'on a mal agi. Au motif évidemment qu'il fallait bien « faire quelque chose ».

Loi "contre la haine" ?

Prenons l'exemple de la loi Avia "contre la haine en ligne".

 

Vous faites preuve de mauvaise foi, car la loi AVIA n’est pas un exemple : c’est l’événement déclencheur de votre diatribe.

 

Celle-ci part d'un constat: la haine se diffuse - en ligne comme partout, et (c'est le grand principe de cette loi, que Mme Avia a clairement exposé ) « ce qui est interdit dans l’espace réel doit l’être également dans l’espace virtuel. ».

 

Ce qui me semble un bon principe , non ?

 

Passons rapidement sur le fait que - dans la rue - la haine est partout sans que rien ou presque ne s'y oppose. Entre usagers de la route, entre piétons, entre voisins, entre manifestants et contre-manifestants, entre police et manifestants, la haine est devenue dans nos sociétés occidentales presque un mode de vie, au point qu'on s'étonne et se méfie du moindre geste bienveillant non sollicité.

 

Vous vivez dans un monde terrible à la Carl Schmidt, ou peut-être chez Hobbes, où l’homme est loup pour l’homme. Vous confondez indifférence et haine, colère et haine, mépris et haine, ignorance et haine, bétise et haine . Vous vivez apparemment dans un monde sordide où la haine est devenue notre “mode de vie”. Vous avez une posture progressiste mais vous n’avez confiance en personne et vous souhaitez que l’internet soit aussi médiocre que votre propre réalité . Pour exister. Pour avoir une cause.

 

Et la rue... la rue est le théatre quotidien du harcèlement des femmes et des exclus, des insultes, des remarques sexistes, homophobes, racistes et violentes, des agressions, des crachats et de la peur.

 

Quel mépris pour la rue, quel mépris pour les humains qui vous entourent, quel cauchemar ! Plus de flics ! pour interdire et punir ces propos sexistes, homophobes, racistes c’est ça que vous demandez ? Mais pas sur internet bien sûr ! Là tout est permis.

 

La rue aussi c'est la pauvreté mise en spectacle, le mépris de l'étranger et de ceux que la société laisse sur, justement, le trottoir.

 

La société est cruelle, injuste, inégalitaire donc tant que la société ne sera pas un paradis , il ne faut pas agir sur l’internet ?

Mais de nos jours, la société c’est la rue, PLUS internet , et je ne vois pas en quoi tenter d’éviter qu’internet amplifie les travers de la société réelle est une faute ?

 

Oser affirmer, devant la représentation nationale, que la haine est interdite dans " l'espace réel " c'est - évidemment - se foutre d'un monde auquel on n'appartient plus parce qu'on s'en est protégé par des vitres teintées, des chauffeurs et des gardes du corps.

 

C’est là ou la confusion intellectuelle est au plus haut car vous confondez interdiction et réalité. Beaucoup de choses sont interdites et ce n’est pas pour ça qu’elles n’existent pas.

 

Qu'on me comprenne bien : ceci n'est pas une raison pour ignorer la haine en ligne.

 

Ah ?! Très bien, merci .

Mais, ne pas ignorer une saloperie et ne rien faire, c’est pour moi la définition même de la lâcheté.

 

Mais quand l'argument de Mme Avia, pour justifier son texte, repose sur un tel mensonge préalable, on a le droit de s'en inquiéter même si ce n'est pas en soi un motif d'inaction. J'y reviendrai.

 

Passons, donc.

C’est mieux ... soyons tous des passants .

Soyons politiquement correct, soyons soucieux d’écriture inclusive, traquons les propos les plus sordides des uns et des autres ( même privés ), mettons-les sur la place publique, mais surtout que la république n’agisse pas contre des entreprises hégémoniques qui détruisent les institutions démocratiques en faisant commerce de la haine, justement, de la calomnie et de la désinformation.

Hurlons contre la gouvernance algorithmique des services publiques, de la justice, de l’économie mais surtout protégeons la propagation algorithmique des fake-news, des calomnies, des appels au meurtres, de la violence verbale et de la haine.

 

Et que ça saute !

Cette loi repose sur une idée simple. Simpliste, même : il suffirait de rendre les intermédiaires techniques responsables des contenus publiés par des tiers, de les contraindre à retirer tout ce qui leur est signalé comme étant "manifestement illicite" sous peine d'amendes démesurées, pour que nous soyons tous protégés des méchants, car c'est très urgent.

 

Cambridge analytica, Fox News ? Qanon? 4 channel tu connais ? Bien-sur que c’est urgent.

Mais oui rendre les intermédiaires responsables ! Évidemment ! Si google s’enrichit en référençant des sites illicites, si Facebook tient dans ses mains le gouvernement américain en propageant des saloperies et des mensonges, protégeons nous avant qu’il ne soit trop tard. La république est démocratique. Elle est imparfaite, elle est mal gouvernée, oui. Mais c’est la seule chose sur laquelle nous avons prise. Pour l’instant.

 

Et hop !

Alors déjà, pardon de le dire, mais ce débat-là est si vieux qu'il a le droit de vote depuis déjà 6 ans. C'est dire l'urgence de légiférer et de voter un tel texte alors que le pays n'est même pas encore sorti d'un confinement imposé par une crise d'une ampleur encore jamais vue. C'EST URGENT ON T'A DIT les morts, les masques, les tests et le vaccin, on verra plus tard.

 

Je ne vois pas le rapport avec les vaccins ? Mais bon ... Ah, si en fait je vois bien: Twitter exclue les contenus diffusant de fausses informations sur le covid-19, le réseau le fait tout seul, comme un grand. Scandale ! Horreur ! Laissons les tarés propager de fausses études, laissons les dingues nous vanter les mérites du desinfectant et des UV laissons les gouvernements les plus anti-démocratiques nous désinformer . C’est leur droit, leur liberté d’expression.

 

Ce débat date du tout début de l'Internet grand-public, autour de 1996. Il a réuni des comités, des commissions, il a connu des lois, des rejets du Conseil Constitutionnel, d'autres lois, des jurisprudences, des textes, des réglements et une directive européenne.

Des centaines, des milliers d'experts, de juristes, d'associations, de citoyens et de lobbies se sont penchés dessus (et s'y penchent encore puisque l'Europe a prévu d'y revenir  durant la présente législature), pour essayer d'imaginer des équilibres qui respectent à la fois le droit à la liberté d'expression et la juste volonté d'empêcher les délits.

Des livres y sont entièrement consacrés.

Depuis 24 ans.

 

Et vous souhaitez que ça dure combien de temps encore ?

Vous faisiez partie des gens qui nous expliquait il y a quelques années que le droit d’auteur à la française était une “rente” et qu’il fallait accepter de laisser les oeuvres gratuitement sur le net parce que c’était l’économie du partage ... GRRR

 

Clément Viktorovitch résume très bien les termes du problème dans cette courte vidéo : quand on délègue à des entreprises privées le droit de juger de ce qui est légal ou illégal, on s'expose à une censure de très grande ampleur - parce que c'est plus simple et moins cher de censurer que de se poser des questions, surtout quand on risque des amendes de très grande ampleur, et que le profit est le seul guide des entreprises privées. Tout simplement.

 

Alors là c’est le ponpon.

Vos références pour un sujet aussi grave c’est une émission de canal plus ?

Un journaliste très gentil et qui commence son papier en déroulant l’affaire AVIA ( les propos scandaleux qu’elle a tenu) et qui à la fin de sa phrase explique que ce n’est pas le propos de son papier , mais la loi qu’elle fait voter.

Où vous êtes des enfants, où vous êtes malhonnête.

 

Rendre la justice est une fonction régalienne. Les fonctions régaliennes sont des tâches que l'État ne doit pas, ou ne peut pas, déléguer à des sociétés privées. La loi Avia fait le contraire. Voilà mon résumé à moi.

 

Mon résumé a moi c’est : Que l’état puisse pénaliser financièrement les réseaux qui diffusent des saloperies ne me semble pas indigne ... Tu aimerais voir des supermarché vendre des uniformes nazis ?

 

Je le dis, je le répète, je le blogue et je le conférence depuis plus de 20 ans, ici et partout : si le droit à la liberté d'expression est inscrit dans notre constitution depuis le 18ème siècle, ce droit n'était que très théorique jusqu'à l'arrivée d'Internet.

 

Ignorant.

 

C'est par et grâce à Internet que la parole publique est devenue accessible à tous.

 

Ah bon? La parole publique est accessible à tous ?

Ben alors tout va bien on vit dans le meilleur des mondes ...

 

Il n'est donc pas très étonnant que ce droit-là soit un des moins bien protégés par nos textes de loi, il n'est donc pas très étonnant que la liberté d'expression du grand public remette en cause les usages et les habitudes des puissants...

 

Être un spécialiste d’internet et ne pas comprendre que les systèmes d’informations sont tenus par les GAFA et qu’ils utilisent le masque de la soi-disante libre expression des peuples pour établir leur hégémonie et détruire tout ce qui reste de réel et de politique pour le transformer en un cirque ou le data et le clic prime sur tout ... C’est consternant.

 

Il est donc d'autant plus important d'y faire très attention et de ne pas légiférer n'importe comment et dans l'URGENCE parce que l'ego de quelque députée a été un peu froissé par des remarques en ligne sur ses tendances mordantes, fussent-elles problématiques.

 

Là on sent le style du moraliste.

 

Hélas, le respect des grands principes républicains n'est visiblement pas l'URGENCE.

Latin de garage

En médecine, donc, le « triangle hippocratique » (médecin, malade et maladie) se base sur la confiance. La confiance qu'on accorde à celui entre les mains duquel on remet sa vie pour qu'il n'agisse que pour notre bien, ou - au minimum - pour qu'il n'aggrave pas notre situation. Primum non nocere.

En politique, ce même principe devrait s'appliquer.

 

C’est ça, médecine et politique même combat, depuis Foucault on essaye justement de l’éviter... Et en période de COVID-19, c’est assez compliqué au cas où vous ne l’auriez pas remarqué. ( Indice : il n’y pas de démocratie biologique)

 

Mais force est de constater qu'en politique aujourd'hui, le principe est plutôt « primum actum » ("d'abord agir", dans mon latin de garage) avant même d'avoir bien pesé le pour et le contre. Au risque de tuer le malade, et dans le cas qui me fait réagir ici au risque de réduire à néant un de nos droits fondamentaux.

 

Qui est ? De se faire baiser par des algorithmes ?

 

L'accès à la liberté d'expression pour tous est un phénomène récent, et il est normal de réfléchir à ses dérives.

Et il est normal que ces dérives se produisent tant que la société n'a pas intégré profondément les règles qu'imposent l'usage d'une liberté.

 

Vive le paternalisme numérique bienveillant ... Qui dit ça Elon Musk ?

 

Ce n'est pas, pour faire un parallèle rapide, parce que la liberté de se déplacer est un droit fondamental qu'on a pas besoin d'un code de la route. Mais ce n'est pas parce qu'on a besoin d'un code de la route qu'on doit donner le droit aux sociétés d'autoroute d'interdire le passage à qui bon leur semble.

 

Comparer la liberté de rouler en bagnole à la liberté d’expression ?

 

Intégrer les règles sociales d'un outil aussi profondément disruptif qu'Internet ne se fait pas en un jour, ni même en une génération. Ça prend du temps, ça nécessite des efforts, y compris financiers.

 

Oui ? Mais encore ?

 

On peut, on doit s'opposer à la haine. En ligne comme partout.

 

Tout ça pour ça .

 

En donnant des moyens à l'éducation pour former de futurs citoyens.

 

En laissant les mômes se faire intoxiquer par la désinformation la plus sordide ?

 

En donnant à la justice des moyens d'agir plus rapidement et plus efficacement.

Pour qu'à force d'exemples et de formations, chacun apprenne à mieux se comporter, à mieux peser la responsabilité qu'il doit s'imposer lorsqu'il use de la parole publique, à mieux connaître ses droits et ses devoirs. En ligne comme partout.

 

Amen.

 

C'est long, c'est cher, ça ne se fait pas dans l'urgence et ce n'est pas aussi facile que de faire voter une loi stupide par une majorité sans partage.

Mais dans une société démocratique et respectueuse de ses grands principes, c'est comme ça que ça devrait se faire.

Et pas autrement.

 

Donc en fait, on fait rien.

Stop au libertarianisme aux petits pieds.

Que notre démocratie adulte sache se préparer contre le chaos 2.0 qui vient.

 

Vive la république, Démocratique et sociale .

 

Patrick Nicolini.

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