Et si on parlait un peu philo ?

Et si on parlait un peu philo ? Histoire de s'aérer les méninges. Un petit détour par des textes arrivés, presque par hasard, sur ma table de travail, qui nous élèvent au-dessus des difficultés et des embrouillaminis du temps présent.

Pour commencer (et ce n'est pas tout à fait de la philo), les lettres que Freud et Bleuler ont échangées, entre 1904 et 1937 (Gallimard). Bleuler est une des premières grosses prises de Freud. Un psychiatre reconnu qui dirige, à Zürich, la célèbre clinique du Burghölzli, voilà qui laisse entrevoir à Freud la possibilité de sortir de Vienne et de l'étroitesse du cercle qui s'est formé autour de lui. Et les débuts semblent prometteurs, l'analyse des rêves devient l'occupation favorite de Bleuler et de son équipe.

Mais, très vite, il apparaît que les deux hommes n'habitent pas la même planète. En fait, aux dires de Bleuler lui-même, Freud est un artiste, pas un savant. Et Bleuler réclame des preuves, il demande à avoir accès au matériel sur lequel Freud fonde ses affirmations. Or, visiblement, ils n'ont pas la même expérience des pathologies psychiques. Et l'importance accordée par Freux à la sexualité ne convainc pas Bleuler qui confond ostensiblement sexualité et génitalité. Bleuler cite des cas de psychanlyses abusives et refuse toute organisation centralisée d'où le débat entre opinions divergeantes serait banni. Yung, qui est son assistant, entretient  des relations étroites avec Freud, lequel voit volontiers en lui un successeur possible, jusqu'à la trahison qui mettra un terme à leur amitié : Yung récuse le primat de la sexualité dans l'étiologie des névroses et verse dans un mysticisme brumeux. Même si  Bleuler et Freud continuent de s'écrire, le divorce entre la psychiatrie et la psychanalyse est accompli.

Ce qui est surprenant, ce sont les intrigues, les manoeuvres, les coups bas, la jalousie que l'on devine et cette insupportable  manie de donner à des différences de points de vue une explication psychologique. A ce jeu, tout le monde est perdant. Aujourd'hui encore.

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En 1982, Michel Foucault a prononcé des conférences à l'Université Victoria de Toronto et il y a animé un séminaire. elles sont éditées chez Vrin sous le titre Dire vrai sur soi-même. Le public d'étudiants qu'il a en face de lui n'est pas très au fait de sa pensée, ce qui le pousse à refaire de manière très rapide mais très claire le parcours qui va de l'Histoire de la folie  à ses leçons au Collège de France sur le Gouvernement de soi et des autres. Excellente occasion pour le lecteur de réviser son Foucault ! L'essentiel de son analyse porte sur la "parrhèsia", ce qu'il traduit par "le franc-parler", notion essentielle dans la philosophie de l'Antiquité des 2° et 3°siècles de notre ère - c'est le devoir de dire la vérité. Problème à la fois éthique et politique. Le conseiller du Prince est aussi son directeur de conscience. Mais les conseils qu'il peut donner valent pour tout un chacun. Pour qui veut gouverner les autres, il y a nécessité à savoir se gouverner soi-même.. La vérité n'est pas à chercher, comme les platoniciens le font, dans les traces que la contemplation des idées a laissées dans notre mémoire. Elle est dans le travail sur soi qui permet de s'approprier, c'est-à-dire d'incarner dans sa pratique quotidienne, les conseils du guide qu'on a choisi de suivre (cf Sénèque et les Lettres à Lucilius. Cf les Pensées de Marc-Aurèle).

Le "souci de soi" est ce qui permet de se gouverner soi-même et de gouverner les autres. Pas mal, non ? alors que l'analyse de l'âme et de ses différentes composantes hiérarchiquement ordonnées débouche sur une théorie philosophique qui reprend cette vision hiérarchisée des ordres qu'elle applique à la société. Pas dit que nous en soyons vraiment sortis !

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Dernier texte. Derrida, Théorie et pratique (éd. Galilée). C'est la transcription d'un séminaire tenu, à Ulm, en 75/76. La question était au programme de l'agrégation de philosophie, cette année-là. Et Derrida se voit contraint d'entrer sur un terrain miné, puisque, à cette époque, ces concepts sont comme la propriété exclusive des marxistes (même si, bien sûr, le problème est une constante de la réflexion philosophique depuis le début). Et, parmi ces marxistes, Althusser, la porte à côté, avec lequel il faut bien se confronter. Cela impose mille précautions mais aussi des audaces que j'aime bien. Les premières séances sont passionnantes, les dernières centrées sur Heidgger en décourageront plus d'un.

Derrida part de l'expression triviale "faut le faire" qu'il décortique avec maëstria. Il faut "le faire", "le faire" est nécessaire sinon on en reste à un verbiage dépourvu de toute efficacité, ce verbiage fût-il la théorie la plus séduisante. "Si cette critique du théorétisme ou du théoricisme atteint presque toute la philosophie, la question reste ouverte de savoir si cette critique est encore philosophique, appartient à quelque chose comme la philosphie ou si elle sort de la philosophie, la supprime ou la déborde."(p.24) Mais en tout état de cause, la théorie est première.

Il "faut" le faire. L'accent est tout différent puisqu'il est mis sur le courage de la transgression, du saut à effectuer qui ne peut être que pratique et ne peut être rattaché à aucune théorie. Ce qui, à proprement parler, s'appelle : révolution. Par où l'on voit qu'il ne peut y avoir de révolution à ressasser de vieilles lunes, de vieilles luttes mais qu'il faut se lancer, s'aventurer, oser - coup de dés, dit Derrida - parce qu'aucune théorie n'est ici requise et qu'il faut faire avec la céativité inattendue de l'événement.

Il faudra suivre Derrida dans ses explications avec Feurbach, Marx, Althusser- lecteur des deux- mais aussi avec Kant et Heidegger. Ce n'est pas toujours simple. Mais cette "détermination pratico-révolutionnaire" déborde étrangement la volonté de maîtrise des théoriciens.

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Je croyais m'être éloigné du contexte présent mais, voilà, je trouve pourtant, dans ces textes, des outils qui ne sont pas négligeables pour penser l'exigence du "dire vrai" et celle du "que faire?"

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