La démocratie malade ou comment s'en sortir ?

 

                                                                     FREDERIC WORMS

                                                          SIDERATION ET RESISTANCE

                                                          Face à l'événement (2015-2020)

                                                                  Desclée de Brouwer

 

                               Frédéric Worms rassemble sous ce titre les chroniques qu'il a écrites pour Libération depuis 2015. C'est toujours un pari risqué tant l'histoire peut aller vite et tant notre société est habituée à ce qu'un événement qui a fait la une des médias pendant deux ou trois jours disparaisse pour laisser la place à un autre événement qui lui-même, etc. Mais depuis quelques années, l'histoire semble faire du sur place, les catastrophes, les attentats, les scandales divers se répètent et les chroniques consacrées à la tuerie de Charlie Hebdo, à celle de l'Hyper Casher, au dérèglement climatique et à l'impudence qui règne dans les discours de certains chefs d'Etat peuvent être transposées à ce que nous vivons en cette année 2020.

                               Les problèmes sont toujours là, comme est toujours là le drame lancinant des réfugiés qui se heurtent à l'égoïsme de l'Europe, meurent en cherchant à traverser la Méditerranée ou la Manche, croupissent dans les camps où ils attendent une improbable régularisation de leur situation.

                               Comment ne pas être sidéré par l'accumulation de ces événements qui mettent en péril l'idée de solidarité humaine et la survie même de l'humanité ? Sidération, le mot est fort et revient souvent sous la plume de Frédéric Worms. Il dit, à l'origine, l'action funeste des astres, du soleil en particulier, l'insolation qui fait perdre la tête ; puis le choc émotionnel que l'on ressent devant un événement soudain qui dépasse ce à quoi nous sommes habitués. Nous sommes frappés de stupeur devant le déchaînement des éléments naturels comme devant la monstruosité de certains comportements humains et incapables dans un premier temps de bouger, de penser même.

                                La force des textes de Worms vient de sa volonté de toujours chercher à analyser, à argumenter, à s'attacher comme à la seule planche de salut que nous ayons à la raison, au sens critique qu'il faut maintenir coûte que coûte malgré le domination du mensonge, la suprématie de l'opinion sur la vérité qui est aujourd'hui la règle. Devant le découragement, le désespoir qui nous guettent, devant le cynisme de ceux qui ne pensent qu'à leurs intérêts privés et se moquent complètement de l'intérêt général, il nous faut résister, il nous faut revenir sans cesse aux principes qui sont à l'origine même de notre aspiration à la démocratie.

                                 Ces actes de résistance peuvent sembler dépourvus de toute efficacité, il n'empêche que d'avoir lieu ils donnent sens à notre combat pour un monde meilleur. « C'est déjà ça. C'est déjà pas mal », dit Worms de ces micro-victoires sur l'égoïsme. Il faut savoir se contenter, provisoirement, des signes que quelque chose bouge dans la prison capitalistique dans laquelle nous sommes enfermés – cela pourrait n'être qu'une petite sagesse résignée mais en vérité la conscience de ce que ces signes peuvent avoir de dérisoire , de microscopique s'accompagne d'une aspiration, d'une injonction à un plus qui est porteur d'espoir et animera d'autres combats.

                                  J'aime, dans ces textes, qu'ils ne se laissent pas emporter par des topos ressassés qui n'ont jusqu'à présent pas abouti à grand chose, mais qu'ils cherchent à trouver, dans le concret, des actes qui nous permettent de raison garder.

 

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                                   Frédéric Worms republie chez le même éditeur, Les maladies chroniques de la démocratie. Un ouvrage plus proprement philosophique qui se penche sur les maladies qui menacent nos démocraties. Avec beaucoup de lucidité, il montre que le danger ne vient pas seulement d'ennemis extérieurs à la démocratie mais de l'intérieur même de la démocratie, de l'intérieur même de chacun d'entre nous. Ces dangers ont nom, maintenant, cynisme, racisme et néo-libéralisme. Mais, sous d'autres formes, ils ont toujours été là, et la démocratie est le régime qui a justement été institué pour lutter contre eux, sans que sa victoire soit jamais assurée. La démocratie n'a jamais existé dans une conformité parfaite à son concept. Elle ne se comprend, comme le dit Derrida, que comme « démocratie à venir ». Sa qualité essentielle – mais il faut perpétuellement veiller à ce qu'elle soit maintenue, elle peut être oubliée, l'histoire n'est pas exempte, loin de là, de stagnations et de régressions - est d'être « le seul régime capable de préserver la vérité, certes à côté de l'erreur et même du mensonge, mais bien plus fermement, dans cette coexistence libre, que tout régime fermé qui prétendrait la détenir et nous l'imposer ». (p.142)

                                  Et Worms rappelle un des principes fondamentaux de la démocratie : « il importe de lutter contre le risque du terrorisme sans le reproduire ». Ou encore « il importe, vitalement, de lutter contre l'essentialisation, sans la reproduire», « essentialisation des autres et de soi-même (de soi par les autres et aussi des autres par soi). Cf l'opposition entre l'islamisme et les valeurs démocratiques. L'essentialisation c'est l'unité fantasmée qui oblitère les différences qui existent dans tout groupe humain.

                                  Pour lutter contre les dangers qui la menacent, il faut, dit Worms, faire confiance à la loi, à l'institution, à ce qui pose des limites. C'est là que se trouve le socle qui permet de résister à la violence tant extérieure qu'intérieure. C'est dire l'urgence qu'il y a à lire cs deux livres.

 

 

 

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