Michel Serres, la mort d'un philosophe

                                    Michel Serres est mort. Dans le désordre de l'émotion beaucoup de choses vont se dire et s'écrire à son sujet et il faut s'attendre à quelques coup de pied de l'âne venus de ceux qui n'ont jamais pardonné à Serres d'être ce qu'il était - un penseur atypique animé d'une volonté jamais démentie de vouloir partager avec le plus grand nombre le résultat de son travail - un penseur qui avait su trouver un public (ce que les ânes auxquels je fais allusion n'ont évidemment pas su faire). Qu'il ait été un séducteur, qu'il ait su attirer par la puissance de son verbe des gens qui n'avaient pas fréquenté les universités, nul ne saurait le lui reprocher - on devrait plutôt regretter que si peu de gens qui font métier d'enseigner la philosophie soient capables d'en faire autant et se scandaliser que tant de médiocres se parent des plumes du paon pour cacher la nudité de leur croupion..

                                   Nul n'est philosophe, a-t-il dit quelque part, s'il ne permet d'anticiper sur l'avenir, de fournir des prises pour penser le monde qui vient. Le Contrat naturel a été une de ces avancées - on commence de s'en apercevoir. Quelques dizaines d'années après. Il est clair qu'il usait de tous les moyens pour se faire entendre - même de ceux que la communauté des philosophes réprouve - la littérature !!!! quelle horreur !!!! - que sa méthode tenait plus du vagabondage et de la bifurcation (mais cela était philosophiquement fondé sur une méditation du texte de Lucrèce) que de la méthode cartésiennement définie. Il y a fort à parier que, dans quelques années, des chercheurs montreront que derrière la diversité de ses oeuvres il y avait l'intensité de quelques intuitions fondatrices qui font de lui un des quatre ou cinq philosophes importants de ces dernières années.

                                  Mais ce n'est pas le moment d'entreprendre ce travail. C'est celui de rappeler quel homme généreux il fut, dans le don de soi et de sa pensée ; dans l'effort soutenu jusqu'au bout ; dans l'amour de la vie et du monde. Et j'aime que le vieux monsieur qu'il fut et qui n'ignorait rien du tragique de l'existence,  ait pu, dans le dernier livre qu'il publia, faire un pied de nez à tous les sérieux du monde, une dernière espièglerie en guise d'adieu - c'est une belle façon de mourir. 

                                Reste la tristesse de ceux qui ont été ses amis. Mais cela est d'un autre ordre.

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