Et si on parlait un peu philo? (2)

Badiou et Serres ne parlent pas du même lieu du champ philosophique ; mais l'un et l'autre regardent du côté de la jeunesse pour y voir la force capable de s'opposer au monde qui nous cerne.

Est-ce que ça ne serait pas une bonne idée ? Dans un contexte où plus que jamais le terme même de philosophie est dévoyé et ne sert presque plus qu'à désigner le discours vaseux d'autopromotion de jeunes(et de moins jeunes)hommes pressés. Faut s'arrêter un peu pour réfléchir. On va peut-être retrouver des vieux problèmes mais qui pour autant ne manquent pas d'intérêt.

Le dernier tome du Séminaire de Badiou : Que signifie changer le monde ?(Fayard) Séminaire donné à Ulm, en 2011/2012. Il est passionnant à plus d'un titre : parce que la question ne cesse de nous tarabuster alors même que si nombreux sont ceux qui nous disent qu'il n'y a rien à changer, ou qu'à la marge, ou qui proclament vouloir changer pour que justement ça ne change pas ; parce qu'on y retrouve les thèmes de la philosophie de Badiou que l'on connaît bien - mais une piqure de rappel ne peut pas faire de mal - son ontologie du multiple, son analyse de l'événement, sa fascination pour les maths et pour la poésie. Sur le changement, sa thèse est la suivante :"c'est toujours la venue au réel de la dimension de l'impossible qui constitue le point de départ d'un processus créatif ou émancipateur."(p.173)

Tout cela est très stimulant, mais ce n'est pas ce que je veux retenir. Le monde, les échos de ce qui se passe dans le monde (alors que la réflexion porte justement sur ce qui fait monde, les bases d'un monde..) ne cesse d'entrer dans la salle où Badiou tient séminaire. Et ça, c'est rare. Salle, amphi, généralement sont des lieux clos où les bruits du monde ne parviennent pas, ou étrangement assourdis, apparaissant plutôt comme perturbateurs, venant interférer malencontreusement avec le discours du prof.

Ici, ce n'est pas seulement par le choix d'exemples "actuels" (cf la Tunisie), mais par le fait de laisser portes et fenêtres ouvertes pour qu'entre une lettre, un billet de blog, un Malien, une pétition, des élèves en grève pour soutenir les les agents techniques de l'Ecole..Qui fait ça, à l'heure actuelle ? Pas grand monde (académique..)

Badiou publie également chez Fayard La vraie vie, trois conférences sur ce que c'est qu'être jeune aujourd'hui, sur le devenir contemporain des garçons, sur celui des filles. Il n'est pas tendre, on pourrait s'y attendre, pour l'état actuel de la jeunesse."l'adolescence est le moment du dressage organique au service de la société marchande, elle est l'initiation au marché lui-même." Mais les adultes eux-mêmes ne sont plus que des adolescents attardés.

D'où cette idée que je trouve séduisante, "militante. Il serait très juste d'organiser une vaste manifestation pour une alliance des jeunes et des vieux, à vrai dire dirigée contre les adultes d'aujourd'hui." Réhabilitation des "vieux baroudeurs" alliés aux "jeunes désorientés".

Ce n'est pas Michel Serres qui dira le contraire lui qui, dans un court essai, à la plume et à la pensée alertes, part en guerre contre les grands-papas ronchons qui passent leur temps à regretter leur jeunesse et à vilipender un monde qui a changé. C'était mieux avant,(le titre de ce texte publié par les éditions du Pommier) disent-ils, et avec eux les forces réactionnaires de tout poil qui les applaudissent. Parlons-en de cet avant, leur réplique Serres, moi j'y étais et je peux témoigner de ce que c'était. Suit une évocation qui ne manque de force d'une enfance de guerre, d'un travail épuisant, d'un confort réduit à sa plus simple expression, de la difficulté à sortir des bornes étroites de son  terroir..Et les changements indéniables qui ont été opérés en quelques décennies sont des progrès - ce qui n'entraîne nullement une croyance au Progrès, Serres sait aussi les risques que fait courir au monde la foi au Progrès proclamée pour dissimuler la réalité d'un accaparement par quelques uns du pouvoir."En grande activité de paroles, sinon d'actes, les Grands-Papas ronchons créent une atmosphère de mélancolie sur les temps d'aujourd'hui. Ils affectent le moral des Petites Poucettes et barrent les innovations en prenant un peu partout le pouvoir. Jadis les pères tuaient réellement les fils ; désormais ils les tuent au virtuel."

Badiou et Serres ne parlent pas du même lieu du champ philosophique ; mais l'un et l'autre regardent du côté de la jeunesse pour y voir la force capable de s'opposer au monde qui nous cerne.

 

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