Hervé Le Corre, Prendre les loups pour des chiens, roman noir

                    On sait tout de suite qu'on est dans un Le Corre - dès le début de ce dernier livre paru chez Rivages, il y a une ambiance, un climat qui n'appartiennent qu'à lui. "Ils l'avaient libéré une heure plus tôt que prévu et comme il pleuvait il avait dû attendre sous l'espèce d'abribus installé au rond-point, l'entrée de la prison derrière lui avec pour tout paysage un champ de maïs, de l'autre côté de la route, et le parking, ses portiques et ses grilles et les allées et venues des visiteurs, femmes, enfants, vieillards, le claquement sourd des portières. Il s'était penché et avait vu les hauts murs qui couraient sur près de quatre cents mètres et ça lui avait secoué l'échine d'un méchant frisson, il s'était assis sur le banc de bois, enfoncé sous cet abri, pour en voir le moins possible alors qu'il avait rêvé pendant ces années d'embrasser des yeux l'horizon tout entier sans le moindre obstacle."

                    Le malheur colle à la peau de certains hommes, ou la malchance ? Et la liberté dont Franck avait rêvé quand il était en prison a déjà un goût amer. Pourquoi son frère Fabien n'est-il pas là ? C'est pour ne pas le dénoncer comme celui qui était son complice dans un braquage qui leur a rapporté un petit magot qu'il a pris ces années de tôle. A sa place, Jessica, la petite amie de Fabien vient le chercher. Fabien est en Espagne. On n'en saura guère plus. Elle l'emmène dans la barraque où elle vit avec ses parents - un couple d'affreux - et sa petite-fille Rachel. Dans le sud de la Gironde. Qu'on ne s'attende pas à une évocation mauriacienne de la Lande. Les pins sont des troncs noirs que nulle aspiration n'élève vers le ciel, l'herbe rare est brûlée, tout est sale et moche dans la maison et ses alentours, dans la caravane où est logé Franck. La nature n'offre aucun refuge. Elle est hostile, comme ce clébard qui terrorise Franck, domaine des moustiques et des serpents. Pas de fleur bleue.

                    Jessica, pour ce garçon qui est resté pendant si longtemps privé de femme, est un objet de convoitise qui ne résiste guère au désir de Franck. Qui est-elle exactement ? Ses sautes d'humeur, ses addictions, n'aident pas à s'en faire une image un peu précise. Elle est belle. Ce qui est sûr, c'est qu'elle entraîne Franck dans une succession d'événements plus violents les uns que les autres sans qu'il puisse comprendre de quoi il retourne. Dans cette précipitation de viols, de bagarres, de meurtres que Franck ne maîtrise pas, un soupçon commence de se faire jour - l'absence de Fabien est de plus en plus mystérieuse. Jusqu'à ce que l'on apprenne sa mort à la suite de tortures longuement et complaisamment décrites par un des personnages qui gravitent autour de Jessica.

                    Franck a maintenant une raison toute personnelle de se débarrasser de ces malfrats qui ont tué son frère. Sans se douter jamais que Jessica le manipule - dans la plus grande tradition des romans noirs. Femme maléfique au sens propre du terme. Je ne vais pas révéler les  coups de théâtre de l'intrigue.

                    Il y a, comme toujours chez Le Corre, une rage que rien n'atténue contre ce monde qui engendre tant de malheurs, de souffrances, tant de monstres aussi. L'histoire de Fabien et de Franck - une famille sans histoire jusqu'au moment où le chômage précipite le père dans l'alcool et la violence et accélère la maladie de la mère - est exemplaire. Ce que j'aime chez Le Corre c'est que ce monde en décomposition soit décrit avec une écriture dont l'élégance, la maîtrise sont manifestes. La littérature a bien cette faculté de transformer la boue en or.

                    Nulle éclaircie dans cet univers ? Nulle échappée pour ces êtres condamnés d'avance ? - je n'ose dire nul salut - Le Corre me reprocherait mes délires personnels ! Si, pourtant, cette petite fille, Rachel, quasi mutique qui traverse l'histoire comme si ne la touchait pas la violence de sa mère, comme si ne laissaient aucune trace sur elle les hurlements qu'elle a entendus, les meurtres auxquels elle a assisté - mais le désir de mourir ne lui est pas étranger. Entre elle et Franck, une relation timide s'instaure et Franck, pour l'arracher à tant d'horreurs, ira la confier à son propre père qui s'est réfugié dans les Pyrénées où il a trouvé une sorte d'apaisement.

                     Les larmes parviendront-elles à laver tout ce sang ?

 

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