Affaires de famille

                                La France, tout entière, a suivi ce feuilleton passionnant - les disparus d'Orvaut -, dont la presse, la télé, la radio ont abondamment parlé, feuilleton scandé par les déclarations sybillines du Procureur général, par les reportages sur place des envoyés spéciaux qui monopolisaient l'antenne pour dire qu'ils n'avaient rien à dire (comme s'il n'y avait rien de plus important, en ce même moment) une énigme digne d'inspirer, on le souhaite, un metteur en scène en mal de scénario. Le père, la mère, le fils, la fille, donc, soudain introuvables. Des gens sans histoire. Une famille tristement banale, représentative d'une France pavillonnaire qu'on imagine scotchée à son téléviseur et séduite par les démagogues de tout poil qui s'y exposent. Très vite, on soupçonna le fils qui ne s'entendait pas avec son père qu'il décrivait comme un alcoolique, mais le fils, à bien étudier les conversations qu'il avait avec ses copains, présentait des indices de fragilité psychique que les mêmes journalistes, devenus experts en la matière, n'hésitaient pas à souligner - presque tout d'un psychopathe. Sur la fille, on n'avait rien à dire ; elle ne disait rien non plus - ce qui pouvait signifier qu'elle n'en pensait pas moins. Drame familial, disait-on. Mais où sont-ils passés, à une époque où tout un chacun est fliqué, suivi à la trace, géolocalisable, comment peut-on disparaître ?

                              Drame familial, oui, c'était vrai. Et pas celui auquel on avait pensé, d'un huis-clos sinistre. Le mal venait de l'extérieur, même si l'assassin appartenait ou avait appartenu à la famille (sur ce point, je n'ai pas très bien compris). Une question d'héritage, de trésor dissimulé, de rancoeur jamais digérée - sordide. Résultat : tués à coups de pied de biche, tous les quatre, démembrés, brûlés, par un beau-frère et sa compagne, la soeur du père.

                             Quelle tristesse ! ils auraient vécu quelques jours de plus, ils auraient pu prendre modèle sur la manière dont ont su régler leurs affaires de famille les membres des Républicains. Là aussi jalousie, rancoeur, humiliations ressassées, trésor enfoui sur lequel personne ne sait comment remettre la main, assassinat "symbolique" certes, dépeçage, mise en lambeaux de celui dont on veut à tout prix la disparition. On, nous autres pauvres spectateurs, attendait, effaré par tant de rage soudain libérée, par tant de mépris enfin exprimé,  la mise à mort de la pauvre victime. Et l'on reparlait de "morale", vu que la dite victime n'avait rien d'un agneau sans tache, cela faisait longtemps que cela n'était pas arrivé. Et voilà que contre toute attente, le presque moribond fait un bras d'honneur à ceux qui ne rêvaient que de l'enterrer et affirme qu'il est toujours debout, qu'il n'est pas question qu'il se retire (morale catholique oblige et pour faire plaisir à Frigide Barjot), et un ou deux mensonges supplémentaires lui ayant rendu le moral (une petite exagération de ce que peut contenir la place du Trocadéro et une indignation compréhensible devant une info que personne n'a jamais donnée - on dirait du Trump ) il fait figure de vainqueur, il impose sa loi, c'est moi ou le chaos, air connu, sauf  que du chaos qui régnait il était peut-être le seul responsable. Dans toutes les familles, il y a des moments de tension, affirmait benoîtement un de ceux qui demandaient avec le plus de véhémence que l'on passe le relais à quelqu'un d'autre, mais le sens du devoir, l'opportunité de l'instant, l'impossibilité de  récupérer ce foutu fric aidant, ont fait que tous d'un seul coeur, d'une seule âme - c'est ce que veut dire unanimité (ces gens donc ont une âme ? c'est très réconfortant de le savoir.) - ont décidé de sonner la fin de la récréation et de mettre un terme à tant de haines - le mot lui-même est trop fort, inconvenant, inadmissible,  dissension, tout au plus, malentendu, même, si on insiste. Les sourires devaient être un peu contraints, crispés, j'imagine, mais que ne ferait-on pas pour une belle photo de famille?

                      Et je pensais avec tristesse à ces pauvres gens qui n'avaient pas su surmonter leurs différends et que la plus noire violence avaient emportés dans la mort.

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