C'est de toi que la fable parle

                         Michel Serres a entretenu avec les Fables de La Fontaine une longue complicité. Il espérait pouvoir leur consacrer un livre. Cela ne lui a pas été possible. Il laisse, outre les analyses qu'il fit de certaines d'entre elles dans ses livres (Le Rat de ville et le Rat des champs, in Le Parasite, par exemple, en 1997) un cours prononcé à Stanford en 1994 et de multiples notes plus ou moins développées. Jean-Charles Darmon a repris tous ces éléments dans La Fontaine qui vient d'être publié aux éditions Le Pommier. Darmon est spécialiste  du XVIIème siècle et il a écrit, entre autres, Philosophies de la Fable, Poésie et pensée dans l'oeuvre de La Fontaine (Hermann, 2011). Le parcours qu'il propose et qu'il éclaircit dans une longue préface, "Jean de La Fontaine, Michel Serres et le palimpseste des Fables", est passionnant. d'autres auraient été possibles. C'est dire la richesse du travail de Serres qui s'étend sur des décennies.

                         "De te fabula narratur", "c'est de toi que parle la fable", écrivait le poète latin Horace. Serres reprendrait cette formule dans ses réflexions sur les Fables de La Fontaine, à condition qu'on comprenne que c'est de l'homme en général, depuis les origines, qu'il est ici question. Qu'est-ce qui fascine tant Serres dans les Fables ? Qu'elles continuent de  nous parler et qu'elles gardent mémoire de traditions qui vont bien au-delà d'Esope dont on va répétant que La Fontaine s'en est largement inspiré - Pilpay, ce moraliste indien du 3ème siècle avant notre ère ou encore, bien avant, Abikar fabuliste qui écrivait en araméen. Les Fables mettent en lumière la continuité du vivant, de l'animalité à l'humanité,  et les passages  incessants de l'une à l'autre ; elles remontent au plus archaïque, quand, avant même l'apparition de la communication langagière, nous utilisions notre corps et ses capacités d'imitation pour nous faire comprendre et entrer en relation avec nos semblables. "Nos Fables plongent dans un passé fabuleux, dont le retentissement se prolonge, vers l'aval, dans le présent vivant et dont l'origine en amont bifurque, sans doute, en trois branches au moins :  l'une, chronologique, nous conduit vers la nuit de nos cultures et des temps (...); l'autre, populaire, vers des traditions perdues en des usages ou dialectes méprisés des doctes ; gestuelle, enfin, chasseresse, pastourelle, agraire, gymnique..., la dernière amène à l'ignorance noire où nos vies plongent nos corps." (p

                      Malheur à nous si nous cessions de les enseigner à nos enfants, depuis l'école primaire, par une sotte dévotion aux tics de notre modernité`.

                       Serres, qui n'est pourtant jamais très prolixe en citations philosophiques, reprend cette formule de Spinoza :"Nul ne sait ce que peut le corps" (Ethique III, proposition 2, scholie) qui reste en suspens dans l'Ethique mais que Serres leste de toute une analyse dont il y aura certainement à prolonger le mouvement. Il met en lumière la capacité d'imitation du corps ; c'est en miment l'animal que l'homme devient homme. "D'où vient cette simulation ou imitation des animaux, ancrée dans le traditionnel humain depuis l'aube de ces Fables ? (...) Nous qui manquons d'instinct, pouvons apprendre le programme de chaque animal, sauf l"endurance qui est nôtre : à ramper, sauter, voler, la ruse du renard, le courage du coq, la fierté des bêtes fauves ; ainsi mimons-nous nos premiers instituteurs ; nous qui avons le plus grand mal à nous adapter au monde, nous simulons, pour finir par acquérir sinon la totalité mais le plus d'adaptations possible." (p.83). Nous savons "par corps" avant de savoir "par coeur". Il y a toute une chaîne à explorer : simuler, simulation, mimer, imitation, métamorphose, anamorphose. Nous sommes là, au dire de Serres, au début même de la connaissance. Et la parole est métaphore, transport (c'est le sens même du mot) du sens premier du geste (nous faisons d'abord signe avant de l'articuler), le plus ancien discours est poétique. Où l'on retrouve la force même de la poésie. "Sans expérimenter dans son corps la totalité de l'être, comment former le projet d'écrire ? Loin de jouir d'un moi défini, l'écrivain passe par la passion des métamorphoses, de la métempsycose, son corps s'donne à mille mimes  :le voici eau, rocher, souris, agneau, loup, requin, milan, roi et miséreux, cocher, ânier, bûcheron et charlatan."(p.96)

                  On retrouve, ici, l'opposition anticipée de Bergson entre l'instinct dont l'efficacité répétitive est optimale et l'intelligence qui se caractérise par sa plasticité et son ouverture - ce qui signe également sa faiblesse et le risque toujours présent de revenir à l'animalité. Le devenir homme de l'homme n'est pas un chemin tranquille. Serres parle de 'la longue et difficile patience de l'hominisation" (p.144). Il faut lire toute l'analyse de la fable "Les compagnons d'Ulysse" transformés, métamorphosés par le breuvage de la magicienne Circé en animaux et qui ne souhaitent pas revenir à leur être d'homme : "Tout bien considéré, je te soutiens en somme  / Que scélérat pour scélérat / Il vaut mieux être un loup qu'un homme / Je ne veux point changer d'état." 

                 Il faudrait entrer dans le détail des analyses, toujours pleines d'imprévus et d'aperçus fulgurants, du Loup et de l'Agneau, du Rat de ville et du Rat des champs, de Perrette et le pot au lait pour y suivre la lecture que Serres ne cesse de reprendre de La Fontaine, source inépuisable. Je laisse à chacun le soin d'inventer son propre parcours dans ce recueil foisonnant.

                                                                                    

                                                            

                 

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