Du vide en politique, le danger suprême

          Dans l'avalanche de bouquins consacrés à Macron, le livre d'Harold Bernat va faire tache. Le titre déjà décoiffe :Le néant et le politique, critique de l'avènement Macron, aux éditions L'Echappée. Il ne s'agit pas de ressasser les mêmes éternelles anecdotes qui ont fait vendre et continuent de le faire la presse people et les magazines, mais de construire une critique philosophique de ce moment de l'histoire de nos sociétés dites démocratiques qui a vu accéder Macron à la Présidence de la République. Critique, mot-clé pour Bernat qui tient un blog, "Critique de la critique", dont je conseille la lecture à ceux qui n'ont pas encore cédé au sommeil. Critique,concept et méthode philosophiques qui ont leurs lettres de noblesse et représentent l'arme essentielle de l'activité rationnelle.

            Nous sommes entrés dans l'ère de la fin de la politique. "Ce qui a disparu du champ politique, faisant s'effacer le champ politique lui-même, c'est le savoir. Non pas celui des soi-disant experts techniciens, ils sont légion, mais celui de la conscience critique."(p.48) Qui en est responsable ? Les médias, bien sûr, et leur entreprise de décérébration; l'oligarchie toute-puissante qui est aux commandes ; les intellectuels qui, pour l'essentiel, ont abandonné leur mission de veilleurs et d'éveilleurs contre un strapontin dans les émissions de divertissement ?

           En désignant ainsi des responsables, on croit pouvoir en faire des adversaires que nous pourrions combattre, on rend mal compte de ce qu'ils ont produit : une vraie "bouillie", dit Bernat, une mixture insipide dans laquelle nous pataugeons ; tout est mêlé : consensus mou à la place des contradictions et des conflits, mort des idéologies autres que celle-là même qui domine et a pour elle l'évidence des propos vides de sens, rejet comme ringards des symboles autour desquels se structuraient nos sociétés (la droite, la gauche, par exemple) - "en même temps", illustration même de cette bouillie !

          Ce qui nous advient, il est vain de croire que ce n'est qu'un épisode qui pourra être dépassé. Il a été préparé de longue date par la nécessité pour les puissants de neutraliser toute velléité de contestation. Il y eut bien des penseurs pour tirer la sonnette d'alarme (Bernat se réfère souvent à Baudrillard), mais ils ont échoué. Les mots ont perdu leur sens, ceux-mêmes dont la charge critique était grande ont été récupérés par les bavards officiels, les officines de communication, les stratèges de la publicité - ainsi celui de "révolution".

                     Nous sommes entrés dans une période de régression  qui n'a pas d'égale dans le passé, Bernat parle d'un état infra-politique qui est le règne du simulacre et de la simulation."Représenter des idées politiques, un parti, s'inscrire dans une histoire, une filiation idéologique, autant de risques que notre temps ne veut plus courir."(p.99) Nous sommes parvenus au stade d' "un monde unilatéral dans lequel les gagnants retirent aux perdants les mots de leur propre révolte."(p.104)

                                         Bon, alors, qu'est-ce qu'on fait ? Y a-t-il même encore quelque chose à faire ?Le pire est le soupçon angoissant que le travail de critique que l'on a entrepris,  soit lui-même avalé, digéré par la terrible machine à fabriquer de l'insignifiance insipide. Mais Bernat lui donnera du fil à retordre. Il a la dent dure, et là est bien l'espoir de résistance qui lui reste. Un style qui peut faire mal (exemplaires les pages où il déconstruit l'image du Président "philosophe") "Quand le travail de représentation et d'élaboration symbolique est rendu impossible par le néant aplatissant de la simulation intégrale, il est nécessaire, patiemment, de retrouver le chemin de l'écriture et de la création de sens."(p.148).

         Je ne suis pas sûr que cela suffira. En tout cas, cet appel à retrouver l'usage critique de la raison est un préalable absolument nécessaire. Comme la lecture de ce brûlot.

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