Michel Serres, le livre d'une vie

                   Le dernier livre de Michel Serres vient de sortir aux éditions du Pommier. Il l'a achevé quelques jours avant de mourir. Relire le relié est une somme, un récapitulatif  de son parcours - mais, comme il le dit lui-même du temps, ce parcours n'a pas été sans bifurcations, il s'est poursuivi à différents tempos, à différents niveaux. Deux dates figurent à la fin de l'ouvrage : Agen 1945, Vincennes 2019 : nous ne sommes guère habitués à un tel écart, quelques années suffisent généralement pour la rédaction d'un livre. En 1945, Serres a 15 ans, il allait avoir 89 ans quand il est mort le 1er juin. Voici donc le sujet qui l'a obsédé pendant trois quarts de siècle.

                   Ce sujet, c'est la religion. Le titre du livre repend la double étymologie du terme : d'un verbe qui signifie "relire", d'un autre qui signifie "relier". Serres a souvent répondu à ceux qui le questionnaient que la religion était sa pudeur, ce que l'on garde pour soi, que l'on n'exhibe pas au contraire des pharisiens de tout poil ; du point de vue philosophique auquel il tenait, il se disait agnostique - ce qui est juste, aucune preuve rationnelle de l'existence de Dieu ne pouvant être apportée, n'en déplaise à St Anselme, à Descartes et à quelques autres ; il justifiait son intérêt pour l'héritage chrétien en disant qu'il y trouvait une approche anthropologique qui lui permettait de comprendre bien des problèmes devant lesquels nous pouvons achopper. Relire le relié a une autre tonalité : celle de la confidence , celle de la relecture d'une oeuvre et d'une vie à la lumière de ce qui en a constitué le fil rouge. Jamais Serres n'avait, autant que dans ce livre, parlé à la première personne, et pas pour reprendre des anecdotes qu'il a souvent relatées, mais pour dire ce qui fut l'expérience de ses 15 ans, celle d'une confiance entière dans l'existence du Dieu que nous annoncent l'Evangile du Christ. Confiance parfois perdue, au cours des années, puis retrouvée et réaffirmée pour ceux qui savaient l'entendre.

                   Cette expérience est d'ordre mystique, Serres n'hésite pas à employer le terme et à se mettre à la suite de Pascal (mais aussi de Kierkegaard, de St Jeanne La Croix, de Thérèse d'Avila et tant d'autres), lequel tient à la fois que Dieu est vraiment caché (Deus absconditus, absent du monde, dit Serres) et que ce Dieu peut se révéler dans la fulgurance d'une expérience mystique (la nuit de feu du Mémorial). Dans ses premières conférences d'épistémologie, Serres avait consacré des leçons très remarquables sur le point fixe et, spécialement chez Pascal, dont il avait montré que, pour lui, le monde était christo-centré.

                   L'expérience mystique est cette rencontre entre la transcendance et l'immanence, ce point où viennent fusionner la verticalité et l'horizontalité. J'entends d'ici les ricanements, je vois les sourires faussement apitoyés : comment ce long parcours à travers les sciences, les lettres et les arts, ces livres accumulés dont la complexité nous déroutait souvent mais nous semblait la preuve que c'était bien  de philosophie qu'il s'agissait, pour en arriver là ? à cette momerie  totalement dévalorisée, à cette histoire qui ne fait même plus rêver. Eh bien,  c'est justement cela que je trouve fascinant dans le travail de Serres, c'est qu'il débouche sur cette simplicité (oh, cela ne va pas sans mal et les dernières pages sont difficiles et douloureuses). J'aime appeler cette simplicité, celle de la ligne claire - celle où son ami Hergé excellait - et que si peu sont capables d'atteindre dans les lettres et dans les arts. Ce qu'il faut de désaississement de soi pour abdiquer toute pulsion de puissance, pour se dépouiller de ce qu'il appelle drôlement "la glu.gloire.colle". On l'attend sur les sommets et on s'inquiète d'être à la hauteur, alors qu'il en est revenu. C'est la victoire du doux sur le dur, qu'il avait annoncée depuis longtemps, sans peut-être en avoir fait  totalement jusqu'à présent une affaire personnelle.

                L'expérience mystique n'est pas la religion. Elle court-circuite l'institution, (le livre aurait pu s'appeler Eloge du court-circuit) laquelle s'enlise dans des luttes pour le pouvoir et les richesses. Sur le plan de l'horizontalité, les religions relient certes, mais le collectif qu'elles constituent est la marque même du mal et ne se conçoivent qu'en lutte contre toutes les différences, qu'elles soient internes (les hérésies) ou externes (les autres religions). Serres recherche la synthèse au contraire des analyses dominantes. Son oeuvre elle-même a toujours cherché à établir des passages, à surmonter des divisions, à édifier des ponts.

                On lui reprochera sans doute d'avoir si souvent recours à des métaphores - mais il les revendique parce qu'elles sont le seul moyen d'approcher cette expérience au-delà des mots usuels - parce qu'elles nous transportent aux limites mêmes de ce que nous pouvons énoncer. Ce livre vibre de mille intuitions ; il joue de mille rythmes - tantôt rapides, l'urgence est là,  tantôt lents, apaisés ; ce livre est musical pourrait-on dire - et l'on sait l'importance que Serres attachait à la musique.

                Ces quelques notes n'ont pas d'autre ambition que d'inciter les lecteurs de Relire le relié à y tracer leur propre parcours, leur propre randonnée, comme disait souvent Serres. Nous n'en avons pas fini avec l'oeuvre de Michel Serres.

                 

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