Un nom, pour moi, jadis entendu et très vite oublié, remisé dans une littérature fin de siècle qui m'ennuyait. Henri de Régnier (1864/1936, j'ai dû vérifier). Poète il fut, gendre de José Maria de Heredia - oublié aussi. Mais, il fut surtout un auteur de romans (La double maîtresse) et  de contes (on dirait de longues nouvelles), imprégné de littérature du 18°siècle, dont il s'amuse à pasticher le style et l'érotisme un brin pervers, voyageur, mais, par dessus tout, amoureux de Venise qui fut, pour lui, une source toujours féconde d'inspiration. Et c'est dans cette veine que s'inscrivent ces Histoires incertaines publiées par les éditions L'éveilleur, trois histoires dont deux se passent à Venise : je m'y suis laissé prendre avec un plaisir délicieux.

                 Dira-t-on de ces histoires qu'elles sont fantastiques ? Sans doute, mais avec une habileté qui n'a pas recours aux ficelles toujours un peu grosses du genre. Tout se déroule de la manière la plus naturelle jusqu'au moment où un sentiment d'étrangeté commence de se faire jour, s'amplifie insensiblement et débouche sur quelque chose qu'on ne peut dénommer autrement que par l'adjectif  "para- normal" -, dans l'Entrevue, la première de ces histoires, un petit buste disparaît de la vitrine d'un musée, dans un miroir apparaît un personnage mort depuis des siècles, le même dont le buste reproduisait les traits -. Le narrateur devient-il fou ? On sait qu'il relève d'un long épisode dépressif, qu'il peine à surmonter les malaises qui le prennent à l'improviste, que la solitude qui est la sienne dans cet entresol d'un palais décrépit n'est pas faite pour l'aider à retrouver son équilibre. Le lecteur ne parvient pas à se faire une idée précise de ce qui est en train de se passer, ses repères rationnels commencent de trembler. Parce qu'il y a Venise, une Venise qui n'est pas celle que nous connaissons encombrée de touristes, mise en danger par la corruption de ses édiles, massacrée par ces mastodontes des mers qui en défigurent les perspectives ; une Venise pas encore restaurée, avec ses palais en ruines, où dorment, sous la poussière et les toiles d'araignées, des chefs d'oeuvre fragiles  de stucs et de peintures fannées. Ainsi ce salon où le narrateur va s'installer jusqu'à n'en plus sortir tant il est fasciné par sa beauté :

           "C'était une sorte de salon, à peu près carré, à deux fenêtres, entre lesquelles une cheminée de marbre jaune se dressait, surmontée d'un miroir à volutes dorées. Le ton du marbre et des vieux ors se complétait par la couleur des murs. Ils étaient peints d'une couleur jaune, d'un jaune délicieux, ambré comme du miel, et, sur ce fond, d'une exquise et molle douceur de teintes, se détachaient en blanc des moulures de stuc formant des arabesques symétriques. Ces arabesques, d'un dessin et d'une fantaisie admirables, sur chacun des trois côtés de la pièce, encadraient de grands panneaux de faïence blanche, des scènes de chinoiseries."

              Les personnages que croisent le narrateur sont aussi mystérieux et pittoresques que les décors dans lequel il évolue - comme si le simple fait de vivre à Venise mettait d'emblée de plain-pied avec une autre dimension de l'existence.

             A tel point que dans la dernière histoire, Marceline ou la punition fantastique, le narrateur emmène sa femme, avec qui la vie devient impossible tant elle se révèle médiocre et manipulatrice, à Venise dont il espère que la beauté la guérira de sa méchanceté. Rien de cela n'arrivera, bien sûr. Mais là encore les déambulations dans Venise, la découverte d'un vieux théâtre de marionnettes qui représentent les principaux personnages de la comedia del arte, entraînent le lecteur dans une atmosphère étrange qui le mette mal à l'aise - on reconnaît, certes, des ingrédients familiers du roman fantastique, et lorsqu'on croit comprendre de quoi il retourne, la conclusion, qui ravira les adeptes de Freud, apporte une issue que rien ne laissait prévoir.

             Cette façon de jouer avec les attentes du lecteur, de retarder le moment où il pourra, ou non, satisfaire sa curiosité, est d'une redoutable efficacité et l'attention portée aux objets et à tout leur potentiel onirique, cette manière d'éveiller, chez le lecteur, une curiosité qui est celle même de l'écrivain,   la subtilité des émotions, l'élégance de l'écriture font de ces Histoires incertaines une réussite miraculeuse.

            Si vous n'avez pas lu Henri de Régnier, il faut de toute urgence découvrir ses Histoires incertaines. Vous n'aurez alors qu'une envie, en découvrir d'autres. C'est le conseil que donne Bernard Quiriny, dans sa préface, lui qui est un spécialiste d'Henri de Régnier auquel il a consacré, en 2013, une belle étude, Monsieur Spleen, notes sur Henri deRégnier, suivi d'un Dictionnaire des maniaques, Quiriny, qui nous a donné, chez Rivages, un recueil d'Histoires assassines que n'aurait pas désavouées de Régnier.

 

 

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