Michel Serres toujours vivant, deux livres aux éditions du Pommier

                    Voici un an que Michel Serres nous quittait. Pour ce premier anniversaire de sa mort, une rencontre était prévue le 3 juin, à l'Ecole Normale Supérieure. Pour les raisons qu'on sait, elle n'a pu avoir lieu. Elle a été remplacée par une visio-conférence qui a permis à tous ceux qui n'avaient pu se déplacer, et à d'autres, de suivre les évocations de l'oeuvre de Serres par Roland Schaer, Bernadette Bensaude-Vincent , Anne Baudart et Frédéric Worms – chacun avait choisi un texte de Serres, lu par Jean-Pierre Arbon, qu'il commentait ensuite. L'accent a été mis sur l'actualité de la pensée de Serres – Le Contrat naturel (1990), Le temps des crises (2008) Relire le relié (2019) et Le passage du Nord-Ouest (1980) ouvrent des pistes essentielles pour penser le monde tel qu'il est et qu'il vient.

                   Sophie Bancquart qui fut pendant si longtemps l'éditrice de Serres a annoncé la création de la Fondation Michel Serres adossée à l'Institut de France, Fondation qui sera dédiée à la publication des Oeuvres complètes et des nombreux inédits qui ont été découverts dans les archives de Serres : une entreprise magnifique qui commencera par la publication des Cahiers de formation que Serres a tenus de 46 à 66, plus de 1500 pages où se lisent les bases de l'oeuvre toute entière et l'immense travail qui a accompagné ces années. L'autre mission de la Fondation sera d'encourager les études sur l'oeuvre de Serres grâce à des bourses, d'organiser des colloques, des rencontres qui lui seront consacrées.

                   Ce fut aussi l'occasion de présenter les deux livres que les Editions du Pommier viennent de publier. Hommage à 50 voix recueille les témoignages d'hommes et de femmes qui ont travaillé avec lui, qui ont entretenu avec lui des liens d'amitié forte, en France et dans le monde. Au travers des récits qui rappellent l'émotion d'une rencontre avec un homme d'exception se lit la diversité de ceux qui ont trouvé en Michel Serres un complice, un initiateur, un enseignant hors pair, un compagnon de cordée ou de navigation, un esprit ouvert à toutes les productions de l'esprit. Loin des célébrations universitaires qui souvent tendent plus à mettre en avant l'ego du célébrant que la richesse de l'oeuvre célébrée, Hommage à 50 voix dit simplement l'événement toujours singulier que fut cette rencontre.

                    Je n'en retiendrai qu'un qui m'a particulièrement passionné, celui d'Elisa Barth et d'Alexandre Plank auxquels est revenue la tâche ardue de traduire, en allemand, des textes de Serres. Ils montrent avec une grande lucidité ce qui est la spécificité du style de Serres : « On dit parfois que les philosophies bâtissent des tours qui se surpassent les unes les autres et qui se veulent toutes universelles, chacune revendiquant un monopole de sens. Michel, lui, ne procède jamais ainsi. Parce qu'il pense contre les hiérarchies et en deçà de l'idée même de concurrence et de compétition. Il tisse, tresse, tord. Ses universaux sont le turbulent, le vivant et le bruit. Son unique tour est le lecteur, l'ami. »

                    Ces témoignages sont accompagnés de photos peu connues de Serres magnifiquement choisies.

                   Adichats ! (Adieu) est le texte dont Serres avait recommandé qu'il soit publié après sa mort. Il y a travaillé depuis 2001 ; il a pris, repris les textes qui le composent – certains ont été insérés dans d'autres livres. Serres est dans ce livre, ceux qui l'ont connu et aimé l'y retrouveront avec émotion. L'enfance est presque partout présente, avec ses joies et ses souffrances – on assiste à la naissance d'un certain nombre de convictions qui ont animé toute la vie et la pensée de Serres : son refus de la violence et de la polémique est né d'une bagarre entre lui et son frère au cours de laquelle il pousse son frère qui dégringole toute la volée de l'escalier et reste immobile un si long moment que Michel est convaincu qu'il l'a tué. « Alors, debout, tremblant, damné devant le désastre, j'ai juré. Ma vie entière ne se souvient, ne se souviendra que de ce serment. De la définitive promesse, scellée à jamais dans mes os enfantins. Je promets de ne plus jamais me battre, de ne plus céder à la violence. Je préfèrerai perdre plutôt que de m'engager dans un combat. Jusqu'à ma mort, je vivrai pour la paix, en messager de bienveillance et de conciliation. Vibrant de haine, j'ai tressailli d'amour. »

                      Il était normal que notre philosophe-colline consacre aux « paysages » de son enfance « paysanne » des « pages » inspirées – ce sont tous des dérivés du même « pagus » latin ; tout comme la « paix » ! Les variations de point de vue selon l'espace horizontal ou vertical exaltent cet attachement au terroir, même s'il faut répéter que ce monde a vécu (nous en payons le prix), remplacé par l'agriculture intensive et par la laideur des abords de nos villes défigurés.

                     Ce monde qui se défait depuis une cinquantaine d'années a perdu aussi la richesse de ses langues régionales et de ses techniques obsolètes – la description de la « drague » paternelle est l'occasion d'un vrai festival de mots dont nul ne connaît plus la signification : "puisard, treuils de papillonnage, longueil, traversières, sablières et godets, bennes, sapinous..., mots plus expressifs pour moi que ceux de la philosophie.(...) Désormais, avec qui échangerai-je des phrases où ces termes reviendraient ? Même dans mon pays, je parle une langue d'outre-tombe."

                     Il est aussi un thème qui me touche parce qu'il est rarement abordé dans le monde intellectuel, et par Serres lui-même, celui de la fierté des origines. Qu'il se revendique, ici, comme fils du peuple, qu'il puisse évoquer les difficultés qui furent les siennes à s'exiler dans des mondes dont il ignorait les codes et les usages n'est pas une coquetterie chez un homme qui a côtoyé toutes les classes de la société, mais bien une fidélité à ce qu'ont été les siens et à ce qu'il n'a jamais cessé d'être, issu de cette terre, formé au travail physique le plus dur, élevé dans une catholicité dont il ne s'est jamais vraiment éloigné. Les honneurs, les rencontres avec les puissants de ce monde, la célébrité, tout cela ne constitue qu'un aspect de ce qu'il appelle ailleurs la gloire-glue- gloriole et on peut le croire quand il nous dit que cela est sans valeur, à ses yeux – c'est aussi une part de son héritage cathare.

                    Beaucoup de gens connaissent Serres, beaucoup l'aiment parce qu'il leur a donné le plaisir de se sentir intelligents, beaucoup le détestent qui se sont pourtant parés de ses plumes sans avoir la pudeur de le reconnaître. En tout cas, Adichats est une belle occasion de le mieux connaître, de le sortir des clichés pas toujours bienveillants qui en brouillent les traits. Et encore de s'enchanter des trouvailles de sa pensée et de son écriture.

 

 

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