De l'ambiguïté de la chose vue

 Je suis toujours étonné par notre attitude à l'égard de la photo, de la vidéo et autres techniques d'enregistrement des événements, des conversations. Nous avons une tendance irrépressible à les prendre comme des preuves irrécusables de la réalité qu'elles donnent à voir ou à entendre. Et alors que commence à se faire jour une critique de la manière dont les médias traitent de l'actualité - partialité, soumission aux pouvoirs politique et/ou économique, images tronquées, informations zoomées sur un élément particulier et répétées à satiété  - les témoignages venus d'autres sources sont acceptées comme s'il allait de soi qu'ils échappent à toutes les limites par ailleurs dénoncées alors qu'ils utilisent les mêmes techniques.

Nous sommes gâtés dans les périodes troublées que nous vivons : ça filme, vidéote, photographie à qui mieux mieux. Exemple - la vidéo montrant ce flic au visage avenant (!) bourrer de coups de poing un 'manifestant' (?) qui semble n'avoir rien fait de grave, noir de surcroît ; cette autre qui le montre s'acharner au-delà du raisonnables (!!!) sur un Gilet jaune coincé sur le capot d'une voiture, donnent à voir un comportement inadmissible et contraire à ce que l'on attend des forces de l'ordre dans un Etat de droit. Mais pas de questionnement : pourquoi une telle violence ? est-elle légitime ? est-elle une réponse à une autre violence laquelle d'ailleurs serait, elle aussi, une réponse à un autre type de violence ? Est-ce que ça se passe comme ça dans les autres pays ? ... Cogneurs contre casseurs et tant pis pour les bavures... Vieille tradition française ? Ca tabassait ferme aussi en 68.

Deux étonnements plus précisément :

          I/ Comment peut-on être à ce point naïf pour ignorer qu'il y a toujours (de plus en plus en tout cas) quelqu'un pour filmer, vidéoter, photographier ; de même qu'il y a toujours quelqu'un pour enregistrer la phrase idiote de tel ou tel homme politique ou pour garder les textos échangés ? Naïf ou cynique ? De toute manière "nous" sommes intouchables ...

         Faudrait-il se méfier sans cesse ? Si cela pouvait éviter des passages à tabac, ce serait sans doute une bonne chose. Mais je sais bien qu'on peut le faire, à l'abri des appareils indiscrets, dans les voitures de police ou les commissariats. Si cela pouvait éviter qu'on perde du temps à polémiquer sur des broutilles qui n'apportent rien au débat politique en période de crise, ce serait aussi une bonne chose.

       2/ Mais on oublie toujours qu'il y a un avant et un après la photo, vidéo, enregistrement. et que cela peut lui donner une toute autre signification. Or, dans l'esprit du preneur de son ou d'image, ne compte que le présent. Et il tombe dans les mêmes travers que les médias qu'il vilipende .

        Choses vues. Depuis Hugo, belle tradition. Mais qui passe par le filtre de l'écriture. Alors que les photos, etc, ont la volonté d'être en prise directe sur l'événement (ah ! la tyrannie du direct...) : aucun souci esthétique , cadrage défaillant parce que la main tremble de trop d'émotions, on y entend des commentaires qui se superposent ; elles ne sont pas retouchées. Mais elles obéissent, qu'on le veuille ou non, à une volonté d'imposer une réalité;

         1/ quelques poubelles qui flambent, quelques éléments volés sur un chantier et voilà des barricades, s'affolent les envoyés spéciaux, ressassent les commentateurs (pour une histoire des barricades, des vraies, cf le livre d'Eric Hazan intitulé La barricade, éd. Autrement)

        2/ quelques photos d'une foule qui déambule, compacte mais pacifique, avec un gros plan d'une femme d'un certain âge qui semble ne manifester ni crainte ni intention violent - et cela veut dire que les Gilets jaunes n'ont rien d'agressif et que s'il y a violence, elle vient d'ailleurs.

Je trouve que l'un et l'autre exemple souffre des mêmes défauts. "A peine sommes-nous assis devant cette minuscule surface (n'importe quel écran PR) que nous sont soudain greffés des yeux ...qui nous interdisent de regarder le monde autrement et nous empêche de reconnaître qu'il est impossible d'embrasser d'un seul coup d'oeil et de prendre ainsi la mesure réelle des événements."(Gunther Anders in L'Obsolescence de l'homme, p.175, éd. de l'encyclopédie des nuisances). A méditer.

 

 

 

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